Accueil du site - Professionnels - Secteur AAJ - « Tout se joue avant la mort…ou presque »

Recherche

C’est Françoise Dolto qui faisait souvent cette affirmation que Jean Epstein reprend à son compte. Ce psycho-sociologue français spécialisé dans l’enfance, l’adolescence et les familles veut insister sur les changements profonds de notre société qui ont pour conséquence des perturbations dans l’éducation des enfants.

L’importance des difficultés dans l’éducation peut aussi se mesurer dans les chiffres des prises en charge dans le secteur de l’aide à la jeunesse. Ainsi selon le rapport annuel de l’Aide à la Jeunesse (DGAJ), 38 956 jeunes ont été aidés au moins un jour dans le courant de l’année 2010 dont 96% parce qu’ils étaient en difficultés ou en danger. Citons encore que près de 60% de ces jeunes l’on été dans leur milieu de vie et donc logiquement 40% hors de celui-ci. A l’AMO Transit, nous avons un nombre croissant de demandes ayant trait au non respect des limites, des interdits. Lors du colloque du 21 mars 2013, « Se conjuguer au singulier en famille plurielle , nous avons interviewé monsieur J. Epstein :

Dans le cadre d’une famille d’accueil, comment expliquer les notions d’interdits et de limites aux enfants lorsque ceux-ci ne les ont jamais connues dans leur famille d’origine ?

J Epstein : « Dans une famille, d’accueil ou pas d’accueil, il y a des règles à respecter que les parents vont imposer à leurs enfants. Ceux-ci vont mettre plus ou moins longtemps à les accepter avec plus ou moins de facilité. Ce n’est pas pour cela que les parents vont changer les règles. Donc l’arrivée d’un jeune dans la famille ne change rien au problème. On part bien sur de zéro mais ce n’est pas pour cela qu’il faut changer ce que l’on peut tolérer dans le cadre familial. C’est donc aux parents de la famille d’accueil à être cohérents avec eux-mêmes, cohérents entre eux pour savoir dire non, savoir sanctionner, pas humilier… sanctionner c’est cadrer. C’est vrai que les enfants qui n’ont jamais connus de règles en ont besoin et qu’ils ont un grand talent pour les repousser et donc en face il faut avoir un égal talent pour les imposer. Que le meilleur gagne. » C’est par cet apprentissage des limites que les enfants arrivent à dominer leurs peurs et donc de pouvoir apprendre à prendre des risques sans tomber dans des conduites à risques qui peuvent être largement préjudiciables pour leur vie. L’enjeu n’est donc pas mince. Source d’angoisse aussi pour le jeune est la place qu’il occupe. Nous avons poursuivi notre interview par la question suivante :

En cas de placement, est-il toujours bien de destituer brutalement le jeune de la place parentifiée qu’il a toujours connu ?

J Epstein : « Un jeune qui, dans sa famille, est le parent de ses parents sait très bien que ce n’est pas son boulot. Le sien c’est d’être l’enfant de ses parents. Il y a donc un double travail à faire. Au niveau du jeune, cela passera par des sanctions, remise en place du cadre. Pour les parents et d’ailleurs pour tous les parents, il faut leur dire que la première chose à faire c’est de faire sentir le plus tôt possible à nos enfants qu’ils ne sont pas chez eux mais qu’ils sont chez nous. C’est du boulot de mettre cela en place. Pour une famille d’accueil, c’est la même chose que pour les autres. Elle doit faire sentir que c’est chez eux ici. Ce sont eux qui prennent les décisions. Parallèlement, cet enfant accueilli lorsqu’il aura accepté cela va être très rassuré par le fait de pouvoir être enfin un enfant. Cela va prendre du temps. » Si l’enfant est parentifié c’est parce qu’il y a un manque dans la famille. Il tente de combler un vide. Rester fixé sur ce point c’est être dans cette logique du manque en ne regardant que ce qui ne va pas. Il faut passer à une logique de compétence en se mettant à regarder ce qui va. C’est ce que va devoir faire le milieu d’accueil. Il peut y avoir conflit de cohérence entre les deux milieux.

Comment accompagner un adolescent lorsqu’il y a nécessairement conflit de cohérence entre la famille d’origine et celle du placement ?

J Epstein : « Il est important pour l’adolescent de ne pas disqualifier ses parents. Il ne faut pas tenir ou alors le moins possible de propos négatifs sur la famille d’origine. Cela vaut pour toutes les familles d’ailleurs et si on peut rester en dehors du champs de tir c’est très bien. C’est par l’exemple et avec le temps que le jeune va lui-même faire, non pas la comparaison, mais la constatation qu’il est plus rassuré dans la famille avec des règles. Avec l’occupation de cette juste place, il va pouvoir conserver le positif de sa famille biologique et vivre pleinement dans cette autre famille. Ce boulot là c’est à l’enfant à le faire et surtout pas la famille d’accueil. Ceci dit, s’il s’agit d’un adolescent et comme tout adolescent par définition critique ses parents, il peut y avoir momentanément un processus inverse. Donc on aura un passage de critique sur la famille d’accueil avec une idéalisation de la famille d’origine en oubliant ce qu’ils lui ont fait précédemment. C’est temporaire. Cela peut être un peu douloureux pour le milieu d’accueil. C’est un signe de bonne santé. Cela ne dure pas. »

On sait cependant que cela ne se produit pas aussi facilement que cela. Ce qu’il faut rechercher, nous explique J. Epstein, c’est le déclic. Le déclic c’est une notion qu’il amène en ayant été au contact de mal barré très connu pour une émission sur France Inter. Il en a rencontré à peu près une centaine qui ont tous parlé dont Alphonse Boudard, écrivain français célèbre (1925/2000). Celui-ci fut placé dans une famille d’accueil vers l’âge de six ans. La famille d’accueil était composée d’ agriculteurs… et voilà ce que nous raconte J Epstein de son interview avec A Boudard…« Le père Trimouille est le plus grand éducateur du siècle, me dit Alphonse. Je vais te dire comment il a fait avec moi. Quand il m’a vu arrivé à 6 ans, le père Trimouille a pris 4 piquets et une ficelle. Il a planté en terre ceux-ci pour délimiter un terrain en y mettant la corde autour. Pas plus de 3 mètres sur 2. Le père a alors dit : ce terrain là je te le donne pour toute ta vie. Tu peux faire pousser dedans ce que tu veux. Si cela pousse c’est grâce à toi et si cela ne pousse pas c’est de ta faute. J’ai 60 ans et je te dis que ce jour là le père Trimouille à fabriqué un écrivain car j’avais tout en moi pour le devenir mais personne ne m’avait dit que je n’étais pas rien…Heureusement qu’il n’était pas pédagogue car j’avais un tel retard qu’il aurait été fichu de me donner des cours de rattrapage et je ne serai jamais devenu écrivain. »

Cette anecdote est un court extrait du colloque « Se conjuguer au singulier en famille plurielles ». Pour poursuivre la réflexion, vous pouvez obtenir le dvd de sa conférence en cliquant sur le lien suivant : http://www.famillesplurielles.be/di...

Benoît Moury