Accueil du site - Jeunes - Virtuel, s’immerger : quels enjeux ?

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Dans le précédent article, (Virtuel, terrain stérile d’apprentissage) nous nous sommes intéressés essentiellement à l’évolution de la problématique de l’interactivité et de la participation du consommateur à un produit médiatique et à ses ancrages sociaux-économiques. Dès lors, on pourrait se demander, concrètement, qu’est-ce qui se passe chez le jeune, créateur de nouveaux contenus ou dans ses relations virtuelles avec d’autres personnes. Qu’est-ce qui se passe pour lui ? Quelles sont les difficultés qu’il rencontre ?

Prenons l’exemple du français Cyprien. Né en 1989, ce bloggeur s’est fait connaître de la toile grâce à son blog, ses vidéos et ses illustrations. Il réalise, entre autre, des vidéos humoristiques. Voici une de celle-ci concernant la franchise X-Men : « Le meilleur X-MEN » (en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=pVM... ).

1. La programmation (script)

La première chose à laquelle Max est confronté lorsqu’il souhaite réaliser un produit médiatique, c’est tout simplement le choix de la thématique et de son contenu. Pourquoi faire une vidéo ? Quoi dire ? Comment le dire ? Quels enchaînements d’idées ? Comment les agencer entre-elles ? Tout cela pose la question de la structure générale, du contenu et de ses possibles impacts sur le consommateur (comment vont-ils prendre ma vidéo ? Vont-ils aimer ? Vont-ils rire ?...).

De plus, si la vidéo a une volonté humoristique, d’emblée, Max sera confronté à des questions plus complexes concernant l’éthique et la morale : peut-on rire de tout ? Est-ce bien ou mal de rire de cela ? Et concernant les évènements qui touchent la mémoire collective comme la Shoa ? Des questions culturelles seront aussi abordées : quel type d’humour ? L’humour noir ? L’humour anglo-saxon ? L’autodérision ?

Ce sont des questions d’une réelle complexité auxquelles il est difficile d’apporter des réponses mais qui auront le mérite de positionner le jeune au centre de ces débats, le mêlant peu à peu à la complexité du monde et qui lui permettront d’assumer ses propres choix après réflexion. Dans la vidéo de Cyprien, ces thématiques sont abordées. Si on regarde de plus près, que retrouve-t-on ?

a) Le message

Avec un débat un peu « cour de récréation » (Qui est le meilleur X-Men), l’angle d’attaque choisi porte volontairement la question dans un cadre tout à fait différent de ce qu’elle laisserait supposer à première vue. Ainsi, on retrouve nos deux protagonistes dans un luxueux hôtel ou restaurant accoudés au bar et dégustant des petits mets avec comme musique, un peu de jazz. Ce qui crée un certain décalage entre le fond du débat et le contexte de la discussion. Certainement volontaire, ce sont ces détails contextuels qui orienteront la réception du discours. En effet, le parti pris semble être celui du surréalisme (qui, dans un certain standing, se préoccuperait de débattre d’un sujet de la culture de masse ?). Toutefois, cet antagonisme ne peut être posé sans rappeler le conflit, toujours actuel, entre la haute culture (légitime) et la culture populaire/de divertissement (illégitime). Selon Bourdieu [1] , la première serait pour les intellectuels et la deuxième pour le peuple. Ainsi, parler des X-Men dans un cadre huppé semble être surréaliste. Mais comme l’a mis en évidence Lahire [2] , il est vrai qu’avec les médias de masse (TV), les individus ont à la fois accès à des pratiques de culture légitime et illégitime [3] . Au final, on mangerait tous un peu tout. En tout cas, la question a le mérite d’être posée …

b) Débat biface

Le débat autour des capacités d’un X-Men est dans la plupart des cas amené de la manière suivante : l’un montre les qualités de son X-Men, l’autre contre argumente. Si trouver une qualité semble, à priori facile, la mettre en musique en vidéo pour que ce soit percutant l’est beaucoup moins. Si pour Magneto, le Fauve et Tornade, on se retrouve avec des arguments montrant le bon côté et le revers de la médaille d’un pouvoir, avec le professeur Xavier et Mystique, le fond est plus intéressant.

Qui n’a pas rêvé de pouvoir lire dans les pensées … L’argument favorable joue sur le concept des plateaux de jeu à la télévision : Qui veut gagner des millions ? Y faire référence et de la sorte, c’est montrer sa capacité de lecture de la société actuelle (culture populaire) et des désirs individuels (pouvoir  argent). L’argument défavorable, lui, joue sur ce qui est admis socialement ou non. Peut-on dire à quelqu’un qui nous reçoit pour un repas que sa cuisine n’est pas bonne ? La franchise, oui mais à quel prix ? De plus, voudrions-nous être au courant des moindres secrets et pensées des individus ? Pas si sûr … Et concernant Mystique, un cher désir de se conformer aux attentes de l’autre pour lui plaire ? Est-ce une bonne idée ?

La chute finale retombe dans les codes sociaux. Le mérite est probablement le fait d’avoir dans son carnet d’adresse une personnalité aussi connue et demandée qu’Hugh Jackman et de l’avoir fait participer à son contenu médiatique : savoir gérer ses relations (et parler anglais …) !

2. Le matériel

Max se rendra très vite compte de l’importance du matériel qu’il disposera. Cela se reflètera notamment sur la qualité de l’image, du son mais aussi des effets spéciaux, la luminosité, etc. Pas de chance pour lui, ce matériel-là, il coûte cher. Très vite l’aspect financier se pose avant même d’avoir commencé à tourner la moindre minute.

L’arrière-fond musical un aussi un bon exemple. Avec les droits d’auteur, Max sera presque obligé (faute de moyens) de créer sa propre musique. Si cela requiert des compétences de composition et d’arrangement musicaux, il est également important d’avoir du bon matériel.

En conclusion : inventer une histoire, faire preuve d’imagination, comprendre les logiques économiques, savoir s’entourer de personnes compétentes en vue d’un même projet, savoir présenter, diffuser… sont des compétences mobilisées. Finalement, Max doit faire preuve d’une compréhension générale et particulière des différents mécanismes entourant l’élaboration, la création, la production, la programmation, la distribution et la consommation d’un produit médiatique. Cela-même qui constituait la chaîne de valeur traditionnelle des médias. Si Max veut produire un bien, il doit être, au final, un peu de tout à la fois.

Donovan Moury

Bibliographie

• Bourdieu P. (1979), La distinction. Critique sociale du jugement, France : Minuit.

• Lahire B. (2004), La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris : La Découverte.

notes:

[1] Bourdieu P. (1979), La distinction. Critique sociale du jugement, France : Minuit.

[2] Lahire B. (2004), La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris : La Découverte.

[3] Concept de dissonance individuelle.