Accueil du site - Thématique - L’éducation en question - Nouveau rapport à l’autorité

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Depuis quelques décennies, parents, éducateurs, enseignants, sont confrontés à des difficultés majeures quand il s’agit de faire valoir leur autorité auprès d’un jeune. Il semble que, pour l’adulte, ce qui allait de soi hier ne l’est plus aujourd’hui. Comment comprendre cette crise de l’autorité ? Y a-t-il vraiment démission des parents, comme on l’entend souvent ? La société est-elle trop permissive avec nos petites têtes blondes ? Faut-il faire marche arrière ? Mais est-il seulement possible de faire marche arrière ?

Avant toute chose, commençons par tenter de clarifier ce concept : D’après le petit Larousse, l’autorité peut être définie comme :
- 1. Pouvoir de décider ou de commander, d’imposer ses volontés à autrui
- 2. Ensemble de qualités par lesquelles quelqu’un impose à autrui sa personnalité, ascendant grâce auquel quelqu’un se fait respecter, obéir, écouter.
- 3. Crédit, influence, pouvoir dont jouit quelqu’un ou un groupe dans le domaine de la connaissance ou d’une activité quelconque, du fait de sa valeur, de son expérience, de sa position dans la société, etc. ; caractère de quelque chose dont la valeur, le sérieux, communément reconnus, lui permettent de servir de référence : L’autorité des Anciens. Autorité d’un ouvrage, d’une étude.

Il est important de comprendre qu’il existe différents facteurs qui permettent de faire valoir son autorité sur un groupe ou une personne. Cela rend, en quelque sorte, légitime son exercice. L’autorité ne correspond pas forcément à une qualité intrinsèque, mais à une attribution ou une conférence qui légitime le pouvoir de commander et d’être obéi. Plusieurs sources de légitimation de l’autorité peuvent être distinguées : l’expérience (ou les capacités), la position (fonction, structure), et le pouvoir. Ce sont des formes d’autorité différentes. Elles peuvent se cumuler ou être différenciées.

Un parent exerce une autorité sur ses enfants de par sa position et sa fonction au sein de la famille (socialement acceptée). Son expérience et ses capacités peuvent légitimer, au regard des enfants, l’exercice de son autorité mais il peut aussi l’imposer en les dominant, en imposant, en les forçant à obéïr (à ce moment, il fonde son autorité sur le pouvoir).

Ces différents facteurs peuvent donc renforcer ou, au contraire, déforcer l’autorité d’une personne.

Un enseignant dont sa valeur (capacité, expérience) n’est pas reconnue par ses élèves sera mis à mal et rencontrera des difficultés à se faire respecter et à être écouté. Peut-être pourra-t-il compenser cela en exerçant une plus grande domination (pouvoir).

Quand on parle d’éducation, et ce, jusqu’aux années 70, la forme d’autorité fondée sur le pouvoir a été favorisée dans les familles, mais aussi au sein des établissements scolaires. Pour son bien, on attend de l’enfant qu’il se soumette à l’autorité de ses parents, de son professeur, sans qu’il se pose de questions. L’enfant devient adulte dans l’obéissance et la discipline afin de s’insérer au mieux dans la société. Ce modèle d’autorité a, évidemment, été légitimé par la société, par les familles, les structures. L’autorité d’un professeur, par exemple, était rarement remise en question (par les parents, enfants,…), l’enfant devait se soumettre, au-delà de la considération du sens et de la compréhension. On n’attendait pas de lui qu’il comprenne, qu’il réfléchisse, mais qu’il obéisse.

Dans son livre : « Enfants et adolescents en mutation », le thérapeute systémicien Jean-Paul Gaillard tente d’apporter un éclairage sur l’évolution de cette notion. Il explique que l’autorité qui « allait de soi » dans la société moderne ou dans « le monde finissant » (jusque dans les années 70) était construite sur le modèle du « pater familias » et fondée sur l’exercice d’un pouvoir symbolique sur l’autre. Cette autorité de mode paternel induit chez l’autre l’injonction à ne pas penser par lui-même et à obéir tout simplement à la figure d’autorité (un parent, un enseignant, un éducateur)  Fais ce que je dis, pas ce que je fais !! C’est donc un processus circulaire qui enchaine autorité de l’un / soumission de l’autre. L’on pourrait également citer la célèbre expérience de Milgram qui démontre, en quelque sorte, l’impact de ce modèle d’autorité. Soumis à une figure d’autorité, légitimé par sa fonction et son statut (un scientifique dans ce cas précis), une majorité des candidats ayant participé à cette expérience se sont montrés capable d’infliger des décharges électriques (fictives) pouvant entrainer la mort à des personnes se trouvant dans une autre pièce. Le respect et la soumission à l’autorité est passé au premier plan, reléguant la réflexion, l’esprit critique et la responsabilité personnelle au second plan.

Attention, suite à ces constats, le risque est grand d’induire un jugement très négatif sur un modèle éducatif qui existe depuis des dizaines, voire de centaines d’années et qui est encore à l’œuvre dans de nombreuses familles. Il est évident que la grande majorité des parents, enseignants, éducateurs pense avant tout agir pour le bien de l’enfant. Se basant sur l’éducation qu’ils ont eux-mêmes reçu et définissant « autorité » et « discipline » par le prisme de leurs croyances, de leur expérience, de leur vécu.

L’évolution de la notion d’autorité :

Aujourd’hui, il semble que les fondements sur lesquels s’appuyaient l’exercice de l’autorité dans les familles ont évolué, ont muté. Avec une répercussion significative sur le comportement de nos enfants. Leur place au sein de la cellule familiale a changé. Dans notre société où l’on cultive la « réalisation de soi », il se trouve au centre des interactions familiales, on souhaite qu’il s’émancipe, se réalise, il doit trouver son chemin. Il faut également lui éviter les souffrances inutiles, le bien-être et le bonheur sont des quêtes incessantes. Chaque enfant doit vivre sa vie, il est un être singulier, unique. Cette nouvelle donne est-elle compatible avec le modèle d’autorité basé sur le pouvoir et son processus de « domination / soumission » ? Le clash est inévitable, le paradoxe consommé : Nous poussons notre enfant à s’accomplir personnellement, à penser par lui-même, à révéler sa propre personnalité, à trouver le chemin du bien-être et du bonheur,… Mais en même temps il doit obéir, sans rechigner, aux exigences d’un père, d’une mère, d’un prof, sans poser et se poser de questions. Il doit respecter ce jeu de l’autorité tel que défini par les adultes et la société moderne. Cette nouvelle génération, sculptée par les valeurs susmentionnées, peut-elle encore comprendre, accepter et percevoir l’autorité comme leurs parents ? Comme le souligne Jean-Paul Gaillard : « Le recentrage sur l’individu et la redéfinition de son identité par et pour lui-même, implique, de fait, un recentrage de l’autorité sur et pour lui-même » Il explique que l’évolution sociétale amène une migration de l’autorité de l’extérieur vers l’intérieur de l’individu. L’auto-discipline et l’autorité sur soi se développe, rendant difficile le respect d’une autorité, d’une discipline imposée par l’extérieur. Cela change beaucoup de choses dans la relation avec l’autre. En effet, cela semble difficile pour le jeune de respecter ce jeu circulaire de domination/soumission qu’il ne comprend pas et qui le rend perplexe. Par ailleurs, pour beaucoup d’adultes, cette évolution est inconcevable et incompréhensible tellement l’autorité fondée sur le pouvoir est imprégnée en eux. Ne pouvant pas concevoir une autorité basée sur un modèle différent, pris dans un piège qu’ils ont eux même construit, il n’est pas rare de voir les rôles s’inverser et donc de voir des adultes se soumettre eux-mêmes à l’autorité de leur enfant. C’est comme si, pour l’adulte, il n’existait que deux postures possibles : Etre obéi de manière inconditionnelle par son enfant, et donc le dominer, ou se soumettre aux désirs de celui-ci, et donc être dominé…. Cela engendre de nombreuses frustrations au sein des familles mais aussi à l’école.

Aujourd’hui, il semble qu’un nouveau modèle d’autorité émerge et induit une redéfinition de la relation et du lien. Moins basé sur la domination et plus sur la coopération, la responsabilisation, le dialogue, l’empathie,… ce nouveau modèle permet d’attiser la réflexion et la compréhension chez l’enfant. Elle favorise également l’autonomie de l’enfant et l’auto-discipline. Cela ne signifie pas pour autant une absence de règles et de limites (cela serait retomber dans les travers expliqués plus haut), Mais la manière dont celles-ci sont amenées, gérées,… Diffère. En activant d’autres formes d’autorité, on favorise l’émergence d’autres compétences chez l’enfant.

Un courant d’éducation « positive » émerge et se développe. Cette méthode se veut ni permissive, ni punitive. Elle a pour vocation de développer chez l’enfant l’auto discipline, le sens des responsabilités, l’autonomie, l’envie d’apprendre, le respect mutuel,… Dans cette démarche, l’autorité s’exerce sans soumission, en conciliant fermeté et bienveillance. La position et la posture prise par l’adulte change tout à fait par rapport au modèle antérieur. Plus dans une démarche d’accompagnement et d’écoute, il aide l’enfant à développer ses compétences sociales, son estime de soi, son autonomie. Au-delà des considérations purement manichéennes qui consisteraient à savoir si cette méthode éducative est moins bonne ou meilleure qu’une autre, elle semble néanmoins être en adéquation avec l’évolution sociétale et cette recherche incessante du développement personnel.

Jean-Paul Gaillard développe également cela à travers son modèle « Egalitataire ». Remplacer la verticalité de la relation par plus d’horizontalité. L’enfant n’est plus regardé de haut, comme cela se passe avec l’autorité de mode paternel. L’adulte prend une autre position où son rôle consiste à attiser réflexion, responsabilisation, coopération chez l’enfant. Il devient un modèle consistant pour celui-ci, on sort du « fais ce que je dis, pas ce que je fais ». L’enfant n’est pas pour autant livré à lui-même, décidant seul de ce qui est bon ou pas pour son développement. L’adulte est présent et balise l’éducation de son enfant par des règles, parfois négociable, parfois non négociable (quand il s’agit de sécurité et de protection par exemple).

Conclusion

L’intérêt de cet article n’est nullement de considérer un modèle d’autorité, et plus largement d’éducation, comme supérieur à un autre. Nous souhaitions partir de constats afin de faire le point et réfléchir sur une notion qui pose aujourd’hui de plus en plus de difficulté aux adultes. Un réflexe bien courant est de penser que « c’était mieux avant », qu’il suffit donc revenir en arrière pour que la situation s’améliore. Cependant, nous nous rendons bien compte que la société d’hier n’est plus. Ses normes, ses valeurs ont changé. Pas pour le pire, pas pour le meilleur, elles ont tout simplement changé !! Les mutations actuelles engendrent inévitablement des modifications profondes dans la perception et la compréhension de notions qui paraissaient si évidente pour les générations passées. L’adaptation à cette nouvelle donne passe, inexorablement, par la compréhension du phénomène qui est, comme bien souvent, plus complexe qu’il n’y paraît. Les solutions alors ?? Le danger, bien connu des travailleurs sociaux, est de tomber dans le piège du « faire plus de la même chose », même si cela ne marche pas. Cela ne permet pas l’adaptation à des nouvelles données et amène bien souvent une rigidification des positions et des mesures : plus de sévérité, plus de sanctions, plus d’autorité (fondée sur le pouvoir), plus d’incompréhensions. C’est d’ailleurs la tendance actuelle dans bien des domaines dans notre société. Savoir et Créativité semble être un bon cocktail de départ pour changer, s’adapter, éviter les pièges et les raccourcis intellectuels. De nombreuses lectures traitent du sujet, de nombreuses pistes ne demandent qu’à être explorées, approfondies, expérimentées… reste plus qu’à se mettre au travail !!!

Michaël Chainis.

Bibliographie et références :

-  Jean Paul Gaillard, Enfants et adolescents en mutation, ESF editeur, France, 2014.
-  Thomas Gordon, Eduquer sans punir, Editions de l’Homme, 2003.
-  NELSEN Jane, La discipline positive), Paris, éditions du Toucan, 1981.
-  BLAIS Marie-Claude, l’éducation est-elle possible dans le concours de la famille ? Yapaka, collect. Temps d’arrêt, 2008.
-  POURTOIS Jean-Pierre et DESMET Huguette, L’éducation postmoderne, paris, PUF, 1997.
-  Stanley Milgram, Soumission à l’autorité, Almann-Levy, col. Liberté d’esprit, 1974.