Accueil du site - Professionnels - Les liens, forces et fragilités

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Selon un proverbe africain : il faut tout un village pour élever un enfant… « et même le village, ce n’est pas assez ! », complète Boris Cyrulnik, neurologue, psychiatre, et psychanalyste français. En ce sens, il ajoute que le paradoxe de la condition humaine est d’avoir besoin des autres pour devenir sois-même. L’être humain chemine donc dans la vie, au travers de liens multiples qui se nouent, s’entremêlent, se rompent et se substituent.

La mère est la première personne avec qui tout être humain crée un lien. Tout commence, non pas lorsque bébé est posé pour la première fois dans ses bras, ni lors du premier regard. C’est bien avant, dans l’utérus, que tout commence. L’enfant à son environnement, c’est à dire le liquide amniotique, parfumé par ce que mange sa mère (mais aussi par ce qu’elle fume ou ingurgite comme alcool, drogue, médicament), il est caressé par les basses fréquences de sa voix, il ressent également ses émotions, son stress… C’est donc un lien sensoriel qui se tisse entre ces deux êtres.

Plus tard, environ deux mois après sa naissance, l’enfant va reconnaître la voix, l’odeur de sa mère, puis le sens de la vue se développera davantage, et il différenciera enfin son visage de tout autre visage.

Mais s’attacher exclusivement à une seule personne serait un frein à son développement. C’est pourquoi, l’enfant devra créer d’autres liens, avec son père, ses frères et sœurs, ses grands-parents, ses tantes… Car la vie est un tissage progressif de liens multiples.

Le sentiment d’appartenance

Les liens vont créer le point de départ du développement : le sentiment d’appartenance.

Pour Boris Cyrulnik, il est tout d’abord : nécessaire. S’il est privé d’autres, un enfant n’a aucune chance de se développer. Il aura des comportements autocentrés, qui seront résiliables à condition d’empêcher la solitude se prolonger et d’abîmer le cerveau. Des études montrent par exemple qu’après seulement trois semaines d’isolement affectif, verbal, sensoriel, une atrophie temporo-limbique se fait remarquer.

Les interactions précoces, celles qui se manifestent avant l’apparition de la parole, sont très importantes : s’approcher, babiller, faire des offrandes alimentaires… Ces manières d’aimer sont les premiers processus de socialisation du bébé. Elles charment et, en deux mouvements et trois babilles, peuvent transformer n’importe qui en bonne mère. Chez les adolescents « qui tournent mal », les « bordelines », on remarque que dans 90% des cas, il y a eu une privation affective précoce. Il y a donc des troubles très douloureux exprimés à partir de l’adolescence, mais dont la racine se trouve au cours des premiers mois de la vie.

Ce sentiment d’appartenance est ensuite délicieux, car il crée un sentiment de familiarité. On partage le même langage, la même façon de s’habiller, la même religion, la même culture… on est « frères ».

Enfin, il peut se révéler dangereux. Le risque est d’exclure les autres de cette appartenance et d’avoir alors une psychologie de clan.

Les failles…

La culture, les récits, les préjugés, les slogans prescrivent la manière de s’occuper d’un enfant. Dans notre société par exemple, le père est celui qui a co-conçu l’enfant. Son rôle a évolué, alors qu’avant il était celui « qui rapportait le pain », il a à présent un rôle plus affectif. Dans certaines sociétés africaines, le père est celui qui s’occupe de l’enfant, qui l’éduque. C’est ainsi souvent le frère de la mère.

Mais dans l’existence, certains événements bouleversent « la normale ». Selon des études de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), une personne sur deux connaîtra une tragédie dans sa vie, et une personne sur quatre, au moins deux tragédies. Elles peuvent prendre la forme de guerres, d’accidents, de décès, de défaillances parentales… bref, d’événements qui à un moment soudain viennent déchirer des liens, et peuvent même transformer des enfants en orphelins. Or, le malheur des parents peut appauvrir la niche de développement qui doit entourer les enfants, et ainsi préparer l’explosion de troubles, qui apparaîtront beaucoup plus tard. Les enfants auront alors besoin de tuteurs de résilience, qui seront surinvestit pour permettre un nouveau type de développement.

En plus des tuteurs, les frères et sœurs sont importants. On remarque dans des pays en grandes difficultés, comme la République Démocratique du Congo (RDC) ou le Rwanda, que lorsque les parents s’effondrent, chaque enfant sert de base de sécurité à l’autre. Dans une majeure partie des cas, c’est donc une nécessité de ne pas séparer les fratries.

La représentation qu’un enfant a de lui-même joue également un rôle dans son évolution. Cette image est façonnée par les sociétés. Alors que dans certaines cultures, les orphelins sont considérés comme les enfants des Dieux, les enfants nés de viols en RDC sont eux, des « enfants-serpents » qui portent malheur. Ces derniers partent donc sur de mauvaises bases.

Si un enfant se développe dans un environnement, un entourage, stable, sécurisant, fortifiant, mais pas envahissant, il va notamment acquérir un des facteurs principaux de la résilience : la confiance en soi. Si en plus, il a 1 lieu de parole en cas de malheur, il se défendra moins mal que les autres face aux aléas de la vie.

Pour aller plus loin… Interview de Boris Cyrulnic :

1) Est-ce qu’une séparation de la fratrie peut-être bénéfique ?

2) Est-il trop tard pour des enfants plus âgés, qui n’ont pas eu de tuteurs en situation de défaillance parentale ?

3) Vaut-il mieux être mal attaché à sa mère ou pas attaché du tout, afin de laisser place à d’autres tuteurs ?

Interview réalisée lors du colloque « Se conjuguer au singulier en familles plurielles », organisé par l’Accueil Familial et l’Accueil Familial d’Urgence, le 21 mars 2013 à l’Aula Magna de Louvain-la-Neuve. Pour plus d’infos sur ce colloque, cliquez ici.

Par Alicia Alongi.

Caméra : Michaël Chainis, du personnel psycho-social de l’AMO Transit.

Montage vidéo : Benoît Moury.