Accueil du site - Problématiques - « Le regard de l’autre »

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Dans notre pratique quotidienne, nous rencontrons des situations difficiles entraînant des prises de position qui affectent le quotidien d’autres personnes. Notre jugement n’est donc pas neutre même si nous tentons de l’objectiver le plus possible. Alors pour aborder l’effet du regard, je vous propose de commencer par une situation choisie parmi beaucoup d’autres.

Cette situation a été rendue anonyme. Kate est une mère de famille de 29 ans. Elle a plusieurs enfants issus de deux unions différentes. Elle sort à peine de l’adolescence lorsqu’elle donne naissance à une petite fille qui à l’heure actuelle à 12 ans. A ce moment, elle formait avec le père un couple tumultueux où la violence était présente. Le couple, bien que séparé, continue d’avoir des rapports difficiles. Quelques années plus tard, elle rencontre un autre homme avec qui elle emménage, de cette union naissent deux enfants, une autre fille de 5 ans et un petit garçon de 2 ans. Le père de ces deux derniers est absent. Actuellement, elle est célibataire et vit avec des revenus de remplacement. Cette famille vit dans un petit logement vétuste d’une ville de province. Le désordre y règne. De plus, le petit garçon a un très gros rhume au moment des faits. Un matin Kate décide de faire des démarches administratives. Une de ses connaissances l’aide en la véhiculant. Elle part toute la matinée en confiant ses enfants à un jeune couple de 22 et 23 ans qui fait partie de son entourage immédiat. Son GSM est en panne. À son retour, les deux baby sitters lui apprennent que ses enfants ont été placés en urgence. Une question s’impose : comment est-ce possible ? On ne peut s’empêcher de réfléchir pour essayer de comprendre cette action pour le moins forte à l’égard de cette famille. On ne peut pas se mettre à la place des personnes qui ont participé à cette décision. Mais, nous pouvons en déduire une équation : cet ensemble d’éléments = placement. Cette opération remarquable est le fruit d’un mécanisme de notre cerveau qui s’appelle l’attention et qui est qualifié de biais dans le sens où elle fait un tri dans ce que nous percevons d’une situation pour la rendre intelligible. Ce n’est pas propre à un individu et cela nous sert plutôt bien pour nous débrouiller dans la vie vu l’abondance de stimuli. On ne peut y échapper sous peine de ne plus rien voir. Mais on peut travailler notre regard sur le monde qui nous entoure car il n’est pas innocent et sans effet. Dans notre situation, ce qui est consubstantiel au placement c’est qu’il en infère des qualités négatives à Kate comme ici l’incapacité de faire face à sa situation, à l’éducation de ses enfants. Ce qui revient à dire que nos actions informent celui qui les subit de notre considération à son égard. Jean-Claude Kaufmann, sociologue et directeur de recherche au CNRS, dans son nouveau livre « La guerre des fesses » édité chez JC Lattès nous en parle en page 15 : « L’image de soi ne se construit pas en effet dans le seul face-à-face avec le miroir mais sous le regard des autres. De près ou de loin, ils nous envoient tous les jours de petits messages. Qui sont autant de jugements, souvent discrets mais cruels. Le miroir ne fait que sanctionner ce que l’on a cru entendre et comprendre et que l’on cherche à déchiffrer dans son reflet. ». Tout le monde est touché. Un exemple public celui-là. Dans le soir du 27 novembre 2013 en page 6, Martine Dubuisson, journaliste, nous explique les raisons de la popularité de Maggie De Block dans sa fonction de secrétaire d’Etat à l’Asile, la Migration, l’Intégration sociale et la Lutte contre la pauvreté. Appréciée maintenant, oui mais « Ce qui ne veut pas dire que Maggie De Block n’a pas souffert des critiques initiales » et de citer dans la foulée De Croo qui confie à notre journaliste « Elle n’oublie pas ce qui s’est dit, car on l’a jugée, intellectuellement, par rapport à son physique et cela lui a fait beaucoup de mal ». Tantôt ce sont les rondeurs versus minceur, tantôt notre maison, notre voiture…tout est plus ou moins codifié pour nous fournir des points de repère pour nous permettre d’agir en toute conformité avec le groupe, la société. « Nos sociétés individualistes - démocratiques sont devenues d’immenses machineries à fabriquer du normal. Plus les individus ont la capacité de choisir dans tous les domaines, plus nous devons produire des normes définissant les règles de la vie commune, plus l’angoisse normative devient obsessionnelle. » écrit Jean-Claude Kaufman dans l’ouvrage précité en page 79. Cela peut choquer mais ce qui est vrai en terme de physique, l’est tout autant en matière d’éducation des enfants. On cherche la norme, des règles pour avoir des points de repère afin d’agir, de savoir quelle est la conduite à tenir. C’est là que se nichent parfois les grandes difficultés car les situations sont souvent singulières et s’accommodent mal d’un traitement normatif. En définitive, Kate a maintenant un problème : elle ne peut pas convoquer la norme pour la sommer de s’expliquer. Elle va donc devoir produire du sens pour expliquer ce qui lui est arrivé avant de l’expliquer à ses enfants.

La quête de sens fera l’objet d’un prochain article.

Article écrit par Benoît Moury 1/G Loris professeur de psychologie UCL « L’attention » cour 2013

2/Posner 1980