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(Dans lequel un jeune retraité du secteur répond à un ex-collègue directeur qui l’interpelle sur un sujet provocant)

Avertissement Les lignes qui suivent impliquent la seule responsabilité de leur auteur, directeur de l’amo Inter-Actions à Libramont de juillet 1987 à décembre 2011. Il estime qu’il n’est pas encore trop tard pour évoquer des idées qu’il défendait récemment dans le cadre de son métier. Il n’a pourtant pas vocation d’expertise dans une matière qu’il estime d’abord appartenir aux travailleurs qui sont encore engagés dans l’aide socio-éducative. Le sujet en question requiert en effet à ses yeux des élaborations qui nécessitent l’écoute et le débat avec les acteurs professionnels et les bénéficiaires de l’aide. Il ne convient donc pas d’imaginer que l’auteur prétend être parvenu à une synthèse qu’il livre avec fierté. Il s’agit d’un point de vue sur un thème problématique. Puisse-t-il contribuer à la réflexion commune. (L.Maheu, février 2012)

Le mandat en amo. Ni le quadrillage socio-éducatif, ni l’illusion spontanéiste. 

En Communauté française de Belgique ou en Fédération Wallonie-Bruxelles, tout responsable de service d’aide en milieu ouvert qui se respecte répond par la négative à la question de savoir s’il dirige un service « mandaté » ou « travaillant sous mandat ». Dans le secteur de l’Aide à la Jeunesse, s’est ainsi instituée une distinction (à quelques rares exceptions près) entre les amo et les autres services. Ces derniers sont mandatés, c’est-à-dire investis par une autorité, un « mandant », du pouvoir d’aider un enfant, un jeune, un familier du jeune. Dans ledit secteur, les mandants sont principalement les (responsables des) Services d’aide à la Jeunesse (SAJ) et Services de Protection judiciaire (SPJ). Cette distinction, simple en apparence, ouvre sur la complexité dès qu’il est éventuellement question d’une collaboration entre les « instances de décision » (que sont les SAJ et SPJ) et les amo. Ici et là, des voix ont pu s’élever dans le secteur du milieu ouvert pour affirmer que cette collaboration ne pouvait exister. Les instances n’ont elles pas à leur disposition des services mandatés, y compris en milieu ouvert ? La thématique récurrente de « l’engorgement des services (mandatés) » relance régulièrement un débat dont on peut parfois se demander s’il a déjà vraiment eu lieu ?

Je pense que l’application en amo de cette distinction simple et complexe est hétérogène. On peut repérer des raisons à cette hétérogénéité : l’histoire singulière de l’origine et du développement de chaque service ; la juxtaposition, dans l’arrêté d’agrément, d’une double obligation d’ « aide individualisée » et d’ « action communautaire » ; le subventionnement du service au projet et non à la capacité agréée. Si ces éléments ont contribué à créer, en amo, les conditions d’un travail socio-éducatif capable de créativité émancipatoire, leur articulation a été aussi à l’origine de débats interminables où l’idéologie (au sens négatif du terme) a pu avoir la part belle. On peut en évoquer deux extrêmes pour se faire une idée de ce qui entre en compte dans la discussion quotidienne. Le premier extrême revient à légitimer le type d’action socio-éducative qu’on met en place sur la base du caractère nécessairement spontané de la demande du jeune (ou mieux encore du groupe de jeunes). Le bénéficiaire potentiel de l’aide devient idéalement le jeune qui vient « trouver le service », comme s’il n’y fallait pas, pour ce faire, des conditions d’autonomie culturelle, sociale, symbolique, (et donc économique) qui lui permettent de présenter une demande d’aide recevable. Pour autant que ce type de demande existe, on peut estimer que la personne n’a besoin que d’un coup de pouce, d’un encouragement, d’une orientation...A moins qu’on ne présente comme demande spontanée le « passage » du jeune parce que l’ amo lui propose, par exemple, les atouts de fonctionnement d’autres services agréés par ailleurs.(p.e. : Infor-Jeunes pour l’ information ou Centre de jeunes agréé pour des activités et autres stages). Mais qu’en est-il dès lors de la « demande » lors des appels hésitants, des besoins identifiés par des tiers, de la capacité des petits enfants à exprimer leur difficulté, des soucis pressants de grands-parents, du réflexe d’indépendance ou de repli social des adolescents, de l’isolement des jeunes dont les parents séparés ne parviennent pas à s’entendre sur ce que l’aide pourrait apporter, ... ?

A l’opposé de l’idéologie spontanéiste qui se refuse à analyser ce que difficulté veut dire, on trouve un autre extrême, composé de discours et de pratiques aussi peu réfléchies mais s’inscrivant dans une participation au quadrillage socio-éducatif au nom de l’intérêt du jeune et d’une prévention qui passe par la nécessaire collaboration entre les services. Il s’agit ici de se laisser fondre dans une sorte de magma institutionnel qui mélange dans une parfaite indistinction les professionnels de l’enseignement, les responsables politiques, les acteurs du secteur de la santé mentale, la police, le judiciaire ...

Entre ces deux extrêmes et leurs tentations, somme toute assez communes, de léthargie intellectuelle, il y a l’espace d’un travail quotidien, humble et toujours recommencé. La complexité est là et sa prise en compte ne peut se résumer en slogans, ni même en quelques lignes. On gardera à l’esprit que l’utilisation dans les débats de certains concepts habituels au secteur (demande du jeune, collaboration, autonomie, prévention...) est souvent motivée par la promotion inavouée de sa propre pratique plus que par la volonté de la réfléchir de manière critique.

Je commencerai par quelques questions et remarques « périphériques » sur « le mandat », avant de proposer quelques pistes pratiques à l’élaboration desquelles j’ai participé comme directeur d’amo et qui touchent principalement l’aide individualisée.

- L’amo travaille-t-elle sous mandat ? Non. Il a déjà été dit en haut lieu que l’amo travaillait « hors de tout mandat ». Mais d’une certaine manière, oui. Si l’on accepte le mandat comme une autorisation à venir en aide à un citoyen, on peut considérer, si ce n’est pas compliquer pour le plaisir, que le mandat pour l’amo vient du bénéficiaire lui-même. En tous cas, dès le moment où le service et le bénéficiaire ont conclu un accord dans un esprit de recitoyennisation partagée, on peut considérer que le bénéficiaire mandate, avec les exigences que cela peut comporter, le travailleur social dans les démarches qu’ils ont accepté de mener ensemble.

- La question du mandat se pose-t-elle pour l’ensemble de l’activité de l’amo (aide individualisée et action communautaire) ? D’une certaine manière, oui. Même si la discussion habituelle portant sur le (non-)mandat vise les pratiques diverses d’aide individualisée, le travail dit communautaire me paraît également s’exposer au risque de se mettre sous la houlette d’une forme de mandat extérieur. Qu’en est-il de la demande faite à l’amo par un chef de zone de police à participer à l’élaboration et la diffusion d’une charte de bonne conduite destinée aux tenanciers de débits de boissons qui servent à boire à des mineurs ? Qu’en est-il de la demande d’un échevin visant une collaboration de l’amo pour mettre fin à des nuisances sonores générées par des rassemblements de jeunes dans l’espace public ? Qu’en est-il de la demande d’un directeur d’école sollicitant une amo à participer avec d’autres acteurs à une action de prévention dans le cadre de la lutte contre la consommation de produits prohibés ?...On aimerait que les réponses à ces demandes soient réfléchies au même titre que la question du (non-)mandat en aide individualisée.

- Dans l’aide individualisée, la question du (non-)mandat se pose-t-elle uniquement dans le cadre des éventuelles collaborations avec le SAJ et le SPJ ? Non. La structure de la problématique en question est, à mes yeux, globalement la même qu’il s’agisse d’une « instance » ou de « tout organisme amené à être en contact avec le jeune » (e.a : CPMS, Service social de CPAS, Centre de guidance, Direction d’école, autre service d’aide à la jeunesse...) Mon expérience m’a plutôt amené à penser qu’ une certaine communauté de culture « aide à la jeunesse » permettait un dialogue plus immédiat avec les instances qu’avec les services d’autres secteurs.

S’il est entendu que l’amo travaille « hors de tout mandat », si ce n’est, d’une certaine façon sous le « mandat » du bénéficiaire, comment peut-il encore y avoir une question de mandat dans l’aide individualisée ? Théoriquement, tout citoyen peut faire appel à l’amo. (Ce n’est pas parce qu’il a un dossier dans tel ou tel service que son appel n’est pas recevable, la réponse restant à élaborer dans le cadre d’un dialogue de coopération.) Pour moi, la question du mandat reste posée au niveau de la façon dont chaque amo va mettre en place des réponses spécifiques suite à son interprétation des articles de l’arrêté d’agrément qui concernent l’aide individualisée, en tant que cette aide peut résulter d’une « orientation ». A mes yeux, la collaboration dans l’intérêt de l’enfant, du jeune, du familier du jeune entre l’amo et l’ « instance », entre l’amo et l’ « organisme » est une affaire de bonne distance. J’entends ce concept comme la finalité d’un travail de communication régulier de service à service, indépendant des « prises en charge » effectives et portant sur les attentes, les contraintes, les atouts, les limites des partenaires potentiels. Ce travail n’est jamais achevé. Personnellement, j’estime en outre que le moment n’est pas venu pour tenter de régler la question par la production d’un unique modèle de protocole de collaboration tant les pratiques paraissent différentes d’un arrondissement à l’autre et d’un service à l’autre. Avec le temps, mon équipe et moi-même avons précisé notre position en identifiant deux types d’orientation qui entraînent des conséquences de méthode distinctes. Cette distinction, toute imparfaite qu’elle soit, permet de couvrir la plupart des cas d’orientation. C’est aussi un outil de clarification permettant à l’amo, à l’instance, à l’organisme de se situer méthodologiquement dans la complexité des « situations ». Rappelons pour terminer que l’outil n’est rien sans le dialogue, la réflexion permanente et le risque de la confiance.

Par Léon Maheu, ancien directeur de l’AMO Inter-Actions.