Accueil du site - Professionnels - Secteur AAJ - L’aide à la jeunesse vue à travers le parcours d’une travailleuse sociale

Recherche

Thérèse Huberland est une personnalité bien connue dans le paysage de l’aide à la jeunesse. Assistante sociale au tribunal de la jeunesse de Mons, impliquée dans les premiers CEFA et dans la mise en œuvre d’une équipe SOS, déléguée au SPJ, inspectrice pédagogique à l’administration de l’aide à la jeunesse, elle a donc une réelle expertise du secteur. Récemment pensionnée, elle nous livre ses expériences et ses réflexions sur plus de quarante ans de travail.

Septembre 1970, sortie de l’école sociale, deux années dans un service d’inspection médicale scolaire et une entrée en 1972 au service social du tribunal de la jeunesse de Mons (donc sous la loi de 1965). A cette période, un tribunal de la jeunesse acteur central et un CPJ (Comité de protection de la jeunesse) qui travaillait déjà dans l’aide non contrainte et dans le travail communautaire avec, entre autre, des actions dans le quartier du Coq à Jemappes. Thérèse s’engage alors dans le « projet d’assistance éducative Mons-Termonde ». L’objectif était d’éviter le placement des enfants ou de les réintégrer dans les familles notamment celles pour lesquelles la déchéance parentale avait été prononcée. Cette expérience, innovante à cette époque, mettait en valeur le travail dans les familles. Il était déjà question de supervision, d’échange de pratique, de l’importance de tenir davantage compte des besoins des familles, de remise en question dans le travail, de capitalisation, de proximité, de formation en thérapie familiale et en analyse systémique.

Des changements et le décret de 1991

Cette expérience a mis en valeur les COE (centre d’orientation éducative), créés par la loi de 1965 mais pas encore fonctionnels. Cette période a été aussi propice au développement, pour les services publics, de formation centrée sur le travail familial, l’approche systémique… . Les intervenants des services publics ont développés les possibilités de formation pour leur personnel. Cela s’est ensuite élargi avec d’autres types de projets comme les prestations éducatives et philanthropiques, la reconnaissance du milieu ouvert sans mandat par exemple. Thérèse Huberland s’est ensuite engagée dans une licence en politiques économiques et sociales, une formation en thérapie familiale et un certificat d’aptitudes pédagogiques. Elle s’est tournée alors dans la mise en chantier d’un futur CEFA et a effectué un passage de deux ans à la coordination de l’équipe SOS Enfants avant de retourner au SPJ. La mise en place du « nouveau » décret en 1991 a été un des moments importants dans l’évolution du secteur. La mise en place des SAJ et des SPJ nécessitait aussi un temps d’évaluation de toutes les situations (danger, aide contrainte, aide acceptée) gérées par le SPJ. Cette nouvelle dynamique n’a pas toujours été simple à enclencher avec cette nouvelle approche, un changement de mentalité et un changement de culture professionnelle. Il y avait, avant le décret de 1991, beaucoup plus de déchéances des parents mais aussi des familles d’accueil et des institutions représentant l’image des « bonnes familles ». Les origines des noms de certains services sont souvent révélatrices de cette période. Le décret a permis de « dépoussiérer » certaines de ces structures paternalistes et de développer davantage le travail avec les familles, l’aide et l’accompagnement dans le milieu de vie.

De nouvelles complexités dans les situations des jeunes et des familles

Très souvent, les cas des services sont de plus en plus complexe et nécessiteraient une analyse plus approfondie avant l’orientation. Il y a aussi parfois des situations qui sont « perdues dans l’enchevêtrement administratif », le nombre impressionnant de dossiers expliquent cet état de choses. Ces situations questionnent le danger et il existe encore des cas qui passent les mailles du filet. A ce propos, notre interlocutrice considère que la détection du danger devrait se faire beaucoup plus en profondeur, mais là aussi problème de temps et de moyens insuffisants. Pour l’ancienne inspectrice, des outils théoriques existent mais au plan pratique, les travailleurs sont souvent seuls et le travail d’équipe n’est pas toujours possible dans certains services publics. « Et cela alors que beaucoup de travailleurs sont en demande de ce type de travail, de formation, de supervisions ».

Un besoin de pluridisciplinarité

Sur le terrain, il faudrait au niveau des SAJ et SPJ, des équipes pluridisciplinaires et cela a été souvent revendiqué par les délégués et depuis longtemps. Il est essentiel que les gens de terrain puissent se référer à des pédopsychiatres. « Avant, des sociologues, psychologues passaient les examens et pouvaient apporter un regard différent sur les problématiques rencontrées.

L’inspection, un autre regard

« En 1997, je suis devenue inspectrice et cela me paraissait intéressant dans l’idée de pouvoir accompagner des projets et de réflexion avec les équipes ». Ii est utile de rappeler la définition de l’inspection qui est donc : « un organe de conseil et de contrôle de l’opportunité et de conformité des services centrés sur les dimensions pédagogique, organisationnelle et fonctionnelle. Son rôle intègre une mission de soutien pédagogique des services et une fonction de diagnostic, d’expertise » A ce propos, il est possible de constater que les fédérations ont beaucoup de pouvoir sur les administrations et les politiques. Thérèse regrette aussi « un manque de continuité au niveau des politiques. On lance parfois certains services et lors des changements politiques, on ne continue pas parce qu’on priorise d’autres projets, d’autres problématiques ».

Quelques constats sur l’évolution des situations familiales et l’importance de la transversalité

La société a changé et il y a plus de situations difficiles et émergentes (toxicomanie, MENA, décrochage social, isolement de familles et des jeunes, moins de solidarité, contexte socio-économique…) et les travailleurs sociaux seront de plus en plus confrontés à tout cela. « Ce qui a été surprenant dans ma fonction, c’est de toujours trouver des travailleurs qui y croient, qui sont créatifs même sans beaucoup de moyens, c’est cette volonté de croire en ce qu’on fait ». La volonté aussi de se professionnaliser de plus en plus, de se former « même si cela n’était le cas partout, mais majoritairement cela bouge ». « Le décret cadrait quand même clairement aussi ce qui était transversal ». C’est alors davantage d’ouverture à la transversalité vers les autres secteurs surtout pour les travailleurs de base. Les gens se bougent plus pour rencontrer la psychiatrie, les maisons de quartier, le monde du handicap… Il y a aussi une meilleure connaissance du secteur avec plus d’utilisation, par exemple, du milieu ouvert. Il y a plus d’informations des directions vers les équipes. Cependant, certains progrès sont encore à faire et par exemple, pour Thérèse Huberland : « Les conseils pédagogiques qui ont été imposés ne sont pas encore suffisamment utilisés pour susciter la participation des travailleurs et pour évaluer la mise en œuvre du projet pédagogique. Ou encore : « Il ne faut pas nier les difficultés de gestion et certaines directions qui ne connaissent pas toujours les réalités quotidiennes de leurs équipes ».

Avec le recul

En 1996, c’était la mise en place de la réforme avec les arrêtes d’agréments. Il y avait peu d’arrêtés spécifiques. On est passé à 14 arrêtes d’agréments et donc cela a changé la structure des services. Au niveau des pratiques, il a fallu retravailler autrement sur le terrain, de grosses équipes ont du se diviser. Il a fallu restructurer l’organigramme et le travail sur le terrain, cela a amené les travailleurs à être dans des démarches de formation. « Cependant, il y a eu aussi des effets de « trop de spécialisations » pour les publics et les projets spécifiques ». Cela pose d’autres problèmes, pour Thérèse : « on a beaucoup saucissonné au niveau de la temporalité des séjours des jeunes, même s’il y avait des dérogations possibles. (2x 6mois, 14 jours, …) mais aussi au sujet des caractéristiques que le jeune doit présenter pour être aidé. Les enfants sont parfois d’une institution à l’autre, les parents ne s’y retrouvent plus, cela pose des problèmes. Il y a les ppp (projet pédagogique particulier) « où on mettait un peu de tout même, s’il y a beaucoup de projets intéressants et créatifs ». Pourtant, il faudrait pouvoir garder certaines spécificités mais essayer de simplifier au niveau des structures.

Et aussi

« Quand on analyse certains arrêtés, les moyens sont énormes pour des structures qui font parfois le même travail que d’autres. De manière générale, la difficulté réside autour de l’orientation du jeune vers le service le mieux adapté à sa problématique.

La commission d’agrément

« C’est un organe d’avis (qui se réunit principalement pour l’agrément d’un service, mais aussi parfois pour des modifications minimes) et c’est constructif. Son avis permet à un pouvoir organisateur, à une direction de réorienter son projet, de l’adapter. Selon les cas, cela peut aussi être un lieu où les différents lobbyings se confrontent et cela peut amener des débats parfois stériles. L’agrément a été retiré pour certains services mais cela peut durer longtemps, certains services dysfonctionnent gravement ».

Pour ne pas conclure

Après ce rapide tour d’horizon, Thérèse Huberland insiste sur plusieurs points. Ce qu’il faudrait développer dans les transversalités entre secteurs notamment d’entités fédérées différentes, c’est la facilitation des circuits administratifs à travers des protocoles clairs. La Belgique est tellement compliquée institutionnellement que les transversalités permettent de trouver des objectifs communs et des points de rencontres. Il faut continuer la professionnalisation mais aussi les échanges entre les secteurs publics et privés. Il faut aussi encore plus travailler la prévention avec les CPAS et les premières lignes. Le CAAJ a changé « même si on a l’impression qu’on retrouve un peu toujours les mêmes personnes ». Mais pour les plans d’action, il faut des moyens d’analyse supplémentaires et ne pas se limiter à des constats. Mais ce sont des changements qui peuvent apporter de l’innovation.

Quelque fois, on a le sentiment qu’on « rajoute » du judiciaire. « Quand on voit l’offre importante pour les délinquants par rapport au nombre de jeunes concernés, c’est quand même interpellant ». Au niveau de l’administration et de l’inspection pédagogique, il y a davantage de collaborations avec les services privés même si la fonction de contrôle est présente. C’est aussi de l’accompagnement. « Le risque, c’est qu’on donne l’accompagnement à d’autres qu’à l’administration. Mais aussi que l’accent soit mis davantage sur le quantitatif que sur le qualitatif.

« C’est évidemment intéressant d’avoir des statistiques mais il faut des liens et des analyses de tous ces chiffres purs et durs. Cela permettrait d’avancer vers des réponses adaptées aux réalités vécues par les jeunes, les familles et les travailleurs du secteur. »

Article écrit par Dominique Leborgne