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« J’ai fermé la porte, il est passé par la fenêtre ! » Aujourd’hui, en Belgique, on compte plus de 500 départs vers la Syrie et l’Irak. Face à ce phénomène se retrouvent généralement des parents déstabilisés, perdus, laissés en toute incompréhension. Que faire face au chagrin et la déstabilisation ? L’ASBL « Les parents concernés » leur offre une écoute, un lieu de discussion et de partage…

Au commencement : le mythe de l’institution

Intéressons-nous d’abord à l’histoire des « Parents concernés », ce qui fonde le mythe de l’ASBL. « En 2012, il est parti… ». C’est avec beaucoup d’émotion que Véronique, co-fondatrice de l’ASBL, nous explique les circonstances l’ayant menée à la création de cette ASBL. « Mon fils est parti en Syrie avec son ami Sean, qui habitait en face de chez nous… En 2013, il a téléphoné à la maman de Sean pour lui dire que son fils était mort au combat et qu’il avait reçu des balles dans le dos. Nous étions effondrés et nous sommes dits que cela marquait le début de quelque chose… » C’est en 2013 que Véronique et le papa de Sean, Olivier, mettront en place les premiers fondements des « Parents concernés ». Cette ASBL se constituera, tout d’abord, en un groupe de parole au sein duquel se rencontraient des parents ayant vécu des situations similaires. Géraldine, membre à part entière de l’ASBL, nous confie que : « Le groupe de parole fait office de psychologue. Lorsque cela vous arrive, vous êtes tout seul, vous ne savez pas ce que vous devez faire. Lorsque l’on s’adresse à des psychologues professionnels, ils nous disent qu’ils ne connaissent pas le sujet, qu’ils ne savent pas nous aider. On construit notre expérience sur le vécu de chacun… ». Un soutien, une écoute, voilà ce qui était tout d’abord proposé aux différents membres. Suite au départ de son enfant, on peut très vite se retrouver dépassé par les éléments, perdu, submergé par ses émotions. Il est dès lors essentiel (voire salvateur) d’avoir un point d’ancrage, un lieu au sein duquel nous pouvons déverser notre souffrance, nos inquiétudes... Le groupe de parole offre cela. Car il est vrai, qui dit groupe dit personne ayant des caractéristiques communes, ayant vécu des situations semblables. Exprimer sa souffrance, ses angoisses, ses émotions face à des personnes ayant connu des événements similaires aux nôtres permet de diminuer chez nous le sentiment de honte, de culpabilité. C’est ensemble que les participants parviennent à mobiliser les ressources nécessaires pour faire faire aux difficultés de la réalité. « En avril 2013, nous avons donc tout d’abord cherché un local. Nous en avons trouvé un dans le centre-ville. Les groupes de paroles se déroulaient une, deux, voire trois fois par mois, suivant les occasions et les événements. Depuis 2013 à aujourd’hui, nous avons connu pas mal de décès de jeunes de parents faisant partie de l’association. Il y avait donc toujours bien une raison pour se rencontrer, se soutenir… C’était cela le but du groupe de parole… ».

Le politique au service de la reconnaissance…

Suite à ce premier groupe de parole mis en place s’ensuivirent des actions politiques menées par l’ASBL avec pour objectif de se faire connaître et de rendre compte de la souffrance des parents, de leur mécontentement envers l’Etat. Obtenir davantage de reconnaissance, de visibilité, telle était la volonté motivant ces actions politiques… « Nous avions organisé une manifestation dans le but de nous faire connaître et de crier à l’Etat notre peine, notre tristesse… Pour la manifestation, nous avions fait des banderoles. Cela se faisait tous les samedis, avant les élections communales de 2014, dans le but de se faire connaître des autorités communales… Cela durait environ une heure, durant laquelle nous distribuions des tracts aux passants. La volonté était également de montrer à l’opinion publique ce qui se fait au sein de notre ASBL. », nous raconte Véronique. On peut voir qu’au-delà de la dimension humaine, il y a une dimension politique indispensable pour se faire connaître du grand public. Il y a une volonté de rendre compte aux autorités, de revendiquer et de faire bouger des choses. « Certains travailleurs de section contre la radicalisation sont venus chercher notre expérience. ». Depuis sa création, il y a trois ans, l’ASBL n’a cessé de croître. Travaillant aujourd’hui avec 49 familles, dont 20 familles présentes durant chaque rencontre proposée par l’ASBL ! Les types de familles avec lesquelles l’ASBL travaille sont de plus en plus variés. Géraldine et Véronique se considèrent comme des témoins, chez qui on pourra aller chercher l’expérience vécue, plutôt que comme des expertes. Au vu du nombre élevé de familles avec lesquelles travaille l’ASBL, il est légitime de s’interroger sur le choix ou non de se concentrer sur un certain type de famille, de se limiter à un périmètre bien précis… Mais il semblerait que l’ASBL travaille avec toutes les familles demandeuses, peu importe d’où elles viennent.

La prévention comme moteur d’expansion

La prévention occupe aujourd’hui une place importante, voire prépondérante au sein de l’ASBL. La sphère préventive a permis aux « Parents concernés » de prendre de l’ampleur. En effet, l’ASBL a vu son public s’élargir, travaillant notamment avec les jeunes susceptibles de partir, ainsi qu’avec ceux rentrés, peu importe leur situation (emprisonnement, IPPJ, etc.). « Nous travaillons avec deux types de jeunes : ceux qui ont été en prison et ceux qui n’ont pas été mis en prison. Cependant, nous ne travaillons pas avec beaucoup de jeunes mis en prison car la Justice fait un huis clos. Même les jeunes jugés sont interdits de parler en public, à la presse dans leur jugement… ». Au-delà du travail avec les jeunes et les familles, le travail avec les autorités publiques voit le jour. En effet, un partenariat entre l’ASBL et des services de police fut mis en place. Géraldine nous confie que cela n’a pas toujours été le cas. Par ce travail, nous pouvons constater une mouvance par rapport à la position qu’occupent les autorités face à cette problématique. On peut voir que la position des autorités face aux départs en Syrie et en Irak a changé. On veut en apprendre davantage, la menace est davantage prise au sérieux. On s’intéresse à la compréhension des faits, des mécanismes internes autant qu’à la répression. Il n’est plus question de simplement punir, on cherche désormais à comprendre afin d’anticiper. Au-delà de la volonté de compréhension et d’anticipation des départs, cette ASBL travaille avec la police sur une manière différente d’aborder les familles. En effet, il arrive régulièrement que des familles de jeunes partis faire le djihad se sentent jugées, stigmatisées. Par l’attitude de certains policiers, elles ont parfois l’impression d’être jugées autant coupables que leurs enfants. Il s’agira d’envisager, ensemble, une manière différente d’aborder les familles, de manière à éviter la stigmatisation. « Le but de l’ASBL est d’ouvrir le dialogue entre les parents et la police, qu’on arrête de stigmatiser les parents, car nous ne sommes pas responsables du départ de nos enfants. De plus, ce n’est pas nous qui sommes partis. On nous considère parfois presque comme si c’était nous qui étions partis en Syrie. On traite parfois les parents comme si ils étaient aussi coupables que leurs enfants. C’est pareil pour les frères et sœurs… Nous essayons donc d’ouvrir le dialogue avec la police afin d’éviter les amalgames. Nous avons également réalisé des capsules vidéo afin de montrer aux policiers quels étaient les manquements dans le comportement de la police, ainsi que les changements à apporter. La police est assez réceptive (plus qu’avant) car elle s’est rendue compte qu’elle était passée à côté de nombreux départs de mineurs. », nous expliquent Géraldine et Véronique. Ces interventions témoignent également de l’évolution de l’ASBL. Cette dernière est de plus en plus prise au sérieux et le travail réalisé de plus en plus reconnu. Cependant, pour les deux mères, il est hors de question de parler de notoriété, mais plutôt d’une certaine reconnaissance…

Conclusions

Géraldine et Véronique présentent des personnalités différentes, mais qui se complètent. En effet, Véronique se trouve davantage dans la revendication politique, dans la volonté que les choses bougent, tandis que Géraldine se situe davantage dans les rapports humains, dans le soutien et le partage A l’image de Véronique et Géraldine, « Les parents concernés » représente un mélange homogène de personnalités hétérogènes, mariant à la fois revendications politique et chaleur humaine. Le travail réalisé repose essentiellement sur le partage. La richesse du groupe va permettre à chacun d’en apprendre davantage et de faire évoluer sa situation. L’échange avec les pairs permet de se relever petit-à-petit. Ce qui, à mon sens, fait le succès de cette association, c’est peut-être que ses pionniers ne se place pas en position de force, de connaissance, mais s’estiment davantage au même niveau que les familles qui viennent les solliciter. Ils n’occupent pas cette position haute que pourrait avoir certains spécialistes du comportement. Les parents s’adressant à l’ASBL ne se sentent dès lors pas jugés ou incompris. Cela permet déjà de réduire considérablement les sentiments de honte et de culpabilité. L’espace d’échange proposé par l’ASBL « Les parents concernés » permet avant tout d’éviter aux parents de se renfermer sur eux-même. Un départ peut susciter de la honte, de la colère de la tristesse chez ces personnes. Il s’agira, dès lors d’offrir une zone de partage, de dialogue permettant aux parents de comprendre davantage le départ de leur fils, mais aussi d’apprendre grâce aux pairs à faire face à la réalité. Au final, qui d’autres que ces parents est réellement capable de parler de la souffrance qu’occasionne le départ de son enfant pour le djihad ? Andy RASSEL & Benoît MOURY