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Psychologues, éducateurs, assistants sociaux… Aucun n’a choisi son métier par hasard, mais parce qu’il voulait aider les gens. Pourtant, il arrive que l’aide, surtout si elle est imposée, soit perçue comme une forme de violence, comme une intrusion. Guy Hardy, assistant social et formateur en approche systémique, s’est penché sur le processus qui conduit de plus en plus de personnes à être aidées, alors qu’elles n’ont rien demandé.

En 1986, Guy Hardy est devenu directeur d’un centre mandaté, pour accompagner des familles stigmatisées pour de graves troubles : maltraitance, inceste, délinquance, ou encore toxicomanie. Aucun service d’aide ne voulait les prendre en charge, car de plus, ces familles ne reconnaissaient pas leurs problèmes. Même les enfants arrivaient à transformer des coups en chute dans l’escalier. Comment comprendre ce comportement ? Pour se faire, il nous faut retourner à une expérience célèbre, effectuée par Harlow à l’université américaine du Wisconsin. Elle a été réalisée sur de jeunes singes rhésus mis devant le choix d’une mère nourricière composée de fils et d’un biberon, ou d’une autre mère faite seulement d’une étoffe de fourrure. Résultat, les animaux choisissaient la mère composée de fourrure, contre toute attente. Le besoin de sécurité s’imposait à eux. Harlow poussa plus loin son expérience en introduisant un jet d’air dans l’étoffe de fourrure, ce dont les singes rhésus ont une sainte horreur, et il constata que ceux-ci continuaient à venir se réfugier là ou ils subissaient le plus de désagrément. Les enfants font de même. En l’absence d’autre choix possible, ils reviennent là ou il espère une réassurance.

« Le connard est arrivé ! », voilà comment il a été accueilli par une mère, dans la famille où il devait réaliser sa première intervention. Cela commençait mal, mais le challenge était accepté. Avec humour, il raconte qu’il a pensé créer l’alliance thérapeutique en apportant une télévision, puis en répondant à une série de demandes, comme avoir l’aide d’un éducateur pour s’occuper des « gosses » le mercredi après-midi, avoir le coup de pouce d’une ménagère… Mais cela ne changeait rien à la dynamique familiale.

Alors qu’il se plaçait, grâce à ses diplômes, du côté de ceux qui prennent en charge, qui savent, qui ont des outils sérieux pour analyser les problèmes et proposer des solutions, il a réalisé que le travail effectué dans cette famille, et dans les autres, ne marchait pas.

Faire briller les compétences des familles

Une rencontre a alors provoqué un bouleversement, celle du psychiatre Guy Ausloos. Lors de deux journées de formation, ce dernier y développait les idées de « ne pas comprendre », « ne pas vouloir prévoir », « faire avec l’incertain, l’imprévu », « ne pas contrôler le changement », « s’intéresser au processus plus qu’au contenu »… Il s’exprime ainsi dans son livre "La compétence des familles" (p.110-111) : «  Au début de son initiation, Herrigel se voit confier un arc par son maître zen, qui lui demande de tirer et d’atteindre le centre de la cible. Comme on peut s’y attendre, il ne l’atteint pas et c’est là un des point de départ de la réflexion de notre philosophe. Quand on essaie d’atteindre le centre d’une cible, quelle est la probabilité la plus grande : que l’on atteigne ce centre ou bien au contraire que l’on tape à côté ?...  » A la suite de cet extrait G. Ausloos nous fait une petite démonstration :
- On nous enseigne, et parfois nous impose, au niveau administratif, de définir des objectifs précis à nos interventions. (Signalons en passant que se ne sont peut être pas ceux des personnes qui consultent.)
- Si l’on reprend l’histoire du tir à l’arc d’Herrigel, on peut se poser la question de savoir si on a une chance de l’atteindre, sauf à considérer que l’on a pas été assez précis, rigoureux dans notre analyse.
- Ces méthodes d’objectifs, tel que le fordisme ou le taylorisme, qui ont été appliquées dans l’industrie, ont donné des résultats spectaculaires incontestables.
- Mais rappelons nous que nous ne construisons pas des objets de consommation, mais que « nous travaillons avec des êtres humains qui ont leurs propres histoires, leurs expériences, leurs sentiments, leur volonté propre, leur capacité à décider, de s’organiser, en un mot : leur responsabilité.  » C’est une différence qui fait la différence.

Il insistait également sur la notion de « compétences des familles ». Au lieu de se focaliser sur les difficultés qu’elles rencontrent, leur historicité, et leurs causes, il était nécessaire de travailler sur leurs réussites, leurs plaisirs, leurs qualités.

Or, la seule compétence que Guy Hardy constatait au sein des familles avec lesquelles il travaillait, était la résistance à toute aide.

Dans un rapport de 2004, on constatait que plus de 80% des familles qui recevaient l’aide d’un travailleur social, généralement mandaté par le Service d’Aide à la Jeunesse, n’avaient rien demandé, et de plus ne reconnaissaient pas leurs problèmes, d’où cette résistance. Cependant, aujourd’hui encore, ces familles se retrouvent contraintes d’accepter l’aide, ou plutôt de la subir, sous peine de sanctions (placement des enfants…).

Cette notion de « compétences des familles » laissait donc G. Hardy perplexe, jusqu’à l’instant où le psychiatre Ausloos lui dit : « Vous n’avez rien écouté de ce que j’ai dit ! Tant que vous ne considérerez pas la résistance des familles comme une preuve de compétence, jamais vous ne pourrez les aider ».

Le grand chamboulement pouvait commencer ! Guy et son équipe ont alors transformé leur projet d’intervention pour que se crée un espace ouvert aux compétences.

Il explique que « la personne que l’on aide doit avoir le sentiment qu’elle est importante à nos yeux. C’est pourquoi je préfère la sympathie à l’empathie ». La distance est donc inutile, « j’ai envie que cela se voie lorsque je suis touché ». Cette proposition de G. Hardy est en contradiction avec nos apprentissages scolaires de la bonne relation d’aide. G. Ausloos, dans son livre "La compétence des familles" (p. 161), donne quelques conseils dont celui-ci : « Ne trouvez-vous pas étonnant que lorsque les intervenants parlent de ce que font les jeunes ou les familles, ils ont tendance à se poser la question de la manipulation dont ils risquent d’être les victimes ? Par contre, quand ils font eux des interventions, ils ont des stratégies. Je pense que pas plus les familles que les intervenants ne manipulent, ou en d’autres termes, que tant les familles que les intervenants ont des stratégies, et qu’il est tout à fait légitime d’en avoir. Supprimons ce terme de manipulation qui nous amène à une vision péjorative du fonctionnement des familles et donc à une attitude de mise à distance de notre part.  » Jaques Van Rillaer, docteur en psychologie, pointe en plus un autre aspect dans son livre « La nouvelle gestion de soi ». Celui-ci concerne les recherches de Carol S. Dweck, professeur de psychologie sociale à l’université de Stanford, sur les conditions de la réussite. Elle a défini un continuum de positionnement des personnes et de leur croyance. D’un côté on a celles qui pensent que le résultat résulte de leur travail, de leur effort, qu’elle qualifie d’un état d’esprit de développement pour aller à l’autre extrême, à un état d’esprit fixe qui est constitué des personnes qui pensent que c’est une capacité innée comme l’intelligence. Citons p.177 : « Dweck a réalisé diverses expérimentations sur les effets de la croyance au changement. Dans l’une d’elles, des enseignants ont systématiquement félicité des élèves pour leurs efforts et leurs stratégies. Des enseignants ont félicité tout aussi souvent d’autres élèves pour leur intelligence (caractéristique perçue comme invariable). Résultat : les élèves du premier groupe ont réalisés de meilleurs apprentissages scolaires et se sont montrés plus résilients face aux difficultés et aux échecs.  » Changer notre regard sur les familles modifiera les résultats de notre travail comme du leur surtout.

Guy Hardy ajoute : « Pour nous rendre intelligents dans le cadre du travail social et éducatif, nous avons cru que nous devions chercher des pistes dans le champ thérapeutique, pour arriver à faire des belles hypothèses. Mais ce qui donne un sens à la vie des familles, ce n’est pas leur passé -elles en ont d’ailleurs marre de le raconter, c’est le futur ! Il est nécessaire de savoir où l’on va ? Comment, demain, on peut faire autrement ? Il faut allumer des soleils ! » Pour en savoir plus :
- "La compétence des familles", Guy Ausloos, édition : Erès, collection : Relations, 1995.
- "La forteresse familiale", Maurizio Andolfi, édition : Dunod, collection : Lettres et sciences humaines, 1993.

Par Alicia Alongi et Benoît Moury

Montage vidéo Benoît Moury