Accueil du site - Professionnels - Secteur AAJ - Développer l’empathie, un bon moyen de prévenir la violence ?

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Dans une société de plus en plus individualiste, où la performance et surtout la concurrence sont des valeurs fortes, parler d’empathie devient de plus en plus fréquent lorsqu’il s’agit de réfléchir aux moyens de prévenir la violence. Ce qui nous amène à nous poser cette question : développer l’empathie permet-il réellement de prévenir la violence ?

Mais au juste, qu’est-ce que l’empathie ?

Communément, on nomme empathie la faculté de se mettre à la place des autres et de comprendre leurs sentiments. Pour Jean Decety [1], il y a deux définitions de l’empathie. Dans la première, l’empathie désigne un sentiment de partage et de compréhension affective qui témoigne de mécanismes intersubjectifs propres à l’espèce humaine. Dans la deuxième définition, c’est une émotion particulière, ou une attitude qui conduit à des comportements pro-sociaux altruistes (une définition proche de la sympathie dans son usage en langue anglaise) [2]. Cette faculté de comprendre les émotions des autres est donc très importante pour s’adapter au milieu social dans lequel chacun d’entre nous évolue. Si on s’en tient à la première définition, cette faculté d’empathie peut être utilisée différemment selon les motivations et personnalité : les plus grands bourreaux ont justement pu faire preuve d’empathie pour savoir appuyer « là où ça fait mal » face à leurs victimes… Par contre, la deuxième définition de l’empathie (considérée comme une attitude orientée vers le bien d’autrui), s’inscrit dans les mécanismes altruistes particulièrement évolués dans l’espèce humaine. [3] Selon Serge Tisseron [4] , il y a plusieurs niveaux à l’empathie : le premier niveau est celui de l’empathie cognitive qui est le fait d’avoir une représentation de ce qu’éprouve autrui ; le second niveau est celui de l’empathie émotionnelle qui est le fait d’entrer en résonnance avec les émotions de l’autre ; Mais pour rendre compte de la complexité de l’empathie, il faut tenir compte d’un troisième niveau qui est le fait d’accepter que mon interlocuteur se mette à ma place et me questionne de façon à ce que le regard qu’il porte sur moi me permette de me découvrir autrement. L’empathie est alors un processus dynamique qui nécessite de reconnaître l’existence d’une condition humaine partagée. Serge Tisseron [5] relève aussi qu’une des dimensions de l’empathie est la préoccupation de l’autre qui mobilise des comportements d’entraide. Quand on précise le concept d’empathie tel ci-avant, il est évident que lorsque la violence s’exprime, l’empathie fait défaut.

Quels sont les freins à l’empathie ?

Le principal ennemi de l’empathie est le désir d’emprise qui habite chacun d’entre nous ; c’est donc l’envie qu’a chacun de maîtriser son prochain qui est déterminante . L’empathie n’est pas comme une caractéristique que l’on a ou que l’on a pas, comme si soit on ressentait de l’empathie pour tout le monde, soit pour personne. Bien souvent, nous ressentons de l’empathie pour les gens qui appartiennent au même groupe que nous, à la même famille, au même groupe religieux, au même groupe ethnique, voire au même groupe de supporters de foot… ce qui n’empêche pas de ne pas ressentir d’empathie pour le reste du monde. Celui qui est censé être différent de nous n’est pas considéré comme capable de nous renvoyer quelque chose sur nous-même (3ème niveau de l’empathie) [6], ce qui conduit à ce que des personnes qui ont été de « bons pères de famille » se retrouvent bourreaux dans d’autres contextes.

Quels sont les moyens de la cultiver ?

Comme une petite graine qui peut germer, l’on peut cultiver l’empathie chez chacun d’entre nous. Les dernières recherches en neurosciences démontrent que les nourrissons comprennent les émotions des gens qui les entourent (c’est inné), et que les petits enfants peuvent faire preuve de comportements pro-sociaux et altruistes spontanément, sans qu’on leur ait appris [7]. Néanmoins, l’on peut développer l’empathie et comme les qualités favorisant l’empathie sont une estime de soi adaptée et une certaine confiance dans le monde, l’on comprend que l’environnement a un rôle prépondérant.

Montrer l’exemple : Bienveillance et fermeté

L’empathie s’apprend d’abord en suivant l’exemple des adultes qui entourent l’enfant. Si les adultes tendent de comprendre les ressentis, de les reconnaître et aident les enfants à verbaliser leurs émotions, non seulement les adultes les aident à gérer leurs émotions mais en plus, ils leur apprennent à reconnaître les émotions chez les autres. Donc la posture bienveillante de l’adulte aide l’enfant à développer son empathie. Toutefois, la bienveillance ne suffit pas [8]… En effet, la bienveillance nous invite à tenir compte de l’enfant, de son ressenti, de son individualité pour l’aider à gérer ses émotions mais cette posture doit être assortie de fermeté pour ne pas faire des enfants des êtres dénués de sens collectif. La fermeté sur les règles à respecter, sur les limites structurantes permet à l’enfant de tenir compte de l’autre. Il ne s’agit donc pas d’éviter à l’enfant toute émotion négative et de faire en sorte que l’enfant ne ressente que de la joie et du bonheur et de lui éviter toute frustration. Il ne s’agit pas de faire des « enfants rois », qui tiennent difficilement compte des autres. L’idée de la

bienveillance avec de la fermeté, c’est de comprendre le ressenti de l’enfant, de ne pas le contredire même si pour autant, on ne va pas réaliser son désir. C’est aussi établir un dialogue avec l’enfant où son ressenti est pris en compte. Donc, on ne nie pas le ressenti sous prétexte que l’enfant connait la règle et qu’il n’a alors pas le droit de ressentir des choses (« mais pourquoi tu pleures ? Ça suffit, arrête de pleurer, on se calme ! C’est comme ça et puis c’est tout ! ») . C’est donc se montrer empathique avec les enfants pour qu’ils apprennent de nous.

Lire des histoires :

Il semblerait que lire des histoires et des romans soit en effet un excellent moyen de développer l’empathie : lire une histoire, c’est se mettre à la place de chaque personnage et vivre la situation de son point de vue, en ressentant des émotions pour des situations qu’il vit lui ! Lorsqu’on raconte une histoire à un enfant, il peut donc imaginer les actions et les ressentis des personnages et les récentes études démontrent que le cerveau réagit alors comme s’il vivait lui-même ces évènements. [9] Les études démontrent donc que lire des histoires développe l’intelligence émotionnelle.

Jouer et coopérer

Selon Sophie Marinolopoulos [10] jouer à faire semblant c’est jouer à « être un autre que soi ». Par le jeu de rôles, l’enfant construit des structures narratives. C’est dans ces activités ludiques du faire semblant, en faisant comme si, que l’enfant peut ressentir en se mettant dans la peau d’un autre (…) Jouer c’est penser, jouer c’est se penser et penser l’autre. Néanmoins, selon Serge Tisseron [11] , la télé et les images peuvent altérer la capacité d’empathie en agissant sur la capacité de jeu des enfants. Non seulement la télé agit sur les plus jeunes en leur imposant une quantité importante de situations stressantes qu’ils vont tenter de résoudre en s’identifiant toujours au même personnage (celui qui est le plus proche) mais de plus, la télé détourne les enfants de la seule activité vraiment essentielle à leur âge, le jeu. D’où son idée de créer « le jeu des 3 figures », jeu proposé à l’école qui permet à l’enfant de jouer plusieurs rôles en fonction d’une même situation et ainsi développer son empathie. A la maison, limiter la télévision et avoir un dialogue avec les enfants au sujet des contenus, où les valeurs de l’entraide et la solidarité sont abordées, semblent être de bons moyens de parer à ces difficultés. Quant aux jeux coopératifs, il semble évident que ces jeux invitent à développer l’empathie en ce sens qu’ils favorisent les interactions sociales, la confiance, l’acceptation et valorisent l’entraide et la collaboration [12]. Ces jeux nécessitent de débriefer ensuite, d’aborder sur les ressentis de chacun, de réfléchir sur les différentes réactions qu’a suscité le jeu, sans jugement, ce qui demande un certain apprentissage.

Pour conclure

On le comprend bien, favoriser l’empathie est complexe car il s’agit de développer cette faculté au quotidien. Non seulement exprimer de l’empathie demande une estime de soi adaptée et une confiance dans le monde mais cela demande aussi de considérer l’autre, quel qu’il soit comme un interlocuteur avec qui j’accepte d’entrer dans un dialogue [13] , le dialogue n’étant pas une forme particulière de communication mais étant la construction d’un monde commun, le monde des êtres humains. Cette capacité à entrer en dialogue va être intimement liée avec les relations que nous avons nouées préalablement, avec les expériences que nous avons vécues et qui nous ont façonnées. Développer l’empathie est sans doute un défi de taille mais n’est-ce pas un défi à la hauteur de ces enjeux ?

Sonia Renero

notes:

[1] Jean Decety est neuroscientifique spécialisé dans les neurosciences affectives et sociales, Travaillant au département de psychologie de l’université de Chicago, spécialiste de l’empathie

[2] Dans « Neurosciences : les mécanismes de l’empathie » Entretien avec Jean Decety, Sciences Humaines, N°150, Juin 2004.

[3] Dans « Neurosciences : les mécanismes de l’empathie » Entretien avec Jean Decety, Revue Sciences Humaines, N°150, Juin 2004.

[4] Serge Tisseron, L’empathie au cœur du jeu social, Edt Albin Michel, 2010.

[5] Serge Tisseron, L’empathie au cœur du jeu social, Edt Albin Michel, 2010.

[6] Serge Tisseron, L’empathie au cœur du jeu social, Edt Albin Michel, 2010.

[7] Vers un monde Altruiste

[8] « La discipline positive » Jane Nelsen, 2012, Edts Toucan

[9] www.cerveauetpsycho.fr : les romans renforcent l’empathie, consulté le 8/04/16 et « Boite à outil pour promouvoir l’empathie », Ashoka, www.startempathy.org .

[10] « Jouer pour grandir », Sophie Marinopoulos, Temps d’arrêt/ lectures, Yapaka.be

[11] Serge Tisseron, L’empathie au cœur du jeu social, Edt Albin Michel, 2010.

[12] « Coopérer pour prévenir la violence », Delphine Druart et Michelle Waelput, Edts De Boeck, 2009

[13] Lire Martin Buber, philosophie du dialogue, Je et TU, Aubier Philosophie, 1938 (Réed.2012)