Accueil du site - Professionnels - Secteur AAJ - Des jeunes « incasables », comment décloisonner pour mieux aider ?

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Jeunes « incasables », jeunes ballotés entre l’aide à la jeunesse, le secteur du handicap, la psychiatrie, ou encore, adolescents ingérables ou violents, jeunes qui, dans tous les cas sont en souffrance. Il est souvent difficile de trouver des lieux de vie adéquats pour ces ados avec leurs comportements parfois agressifs ou violents. Cette question est récurrente depuis de très nombreuses années et pourtant des pistes de travail existent.

« L’Entre-Temps », un exemple de décloisonnement.

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Le dixième anniversaire de l’ASBL« L’Entre-Temps » à Bruxelles nous donne ainsi l’occasion de faire le point sur cette question. En quelques mots, « L’Entre-Temps est une structure d’appui aux jeunes, à leurs familles, aux services et aux institutions publiques et privées concernées par une mission éducative, sociale ou thérapeutique destinée à la jeunesse, ainsi qu’à toute personne-ressource légitimement concernée par la situation de ces jeunes en grande difficulté. La prise en charge se veut transversale aux trois secteurs de l’Aide à la Jeunesse, du Handicap et de la Santé mentale. L’Entre-Temps met en œuvre son projet pédagogique dans le respect du cadre légal et de la réglementation en vigueur, sous le contrôle des trois administrations susmentionnées avec ou sans mandat. La fonction de fil rouge dans le parcours de certains jeunes confrontés à des ruptures répétitives de prise en charge institutionnelle favorise l’amélioration de leur rapport à leur environnement. »

Cette description de l’objet social de l’ASBL et de sa structure est un exemple concret de la possibilité de croiser plusieurs secteurs et donc ainsi de ne plus laisser certains jeunes errer de structures en structures. Cette errance qui pourrait parfois être considérée comme une forme de maltraitance institutionnelle.

Outre les réalités de ces adolescents et des intervenants régulièrement en difficultés, se pose donc la difficulté de faire travailler ensemble plusieurs administrations et aussi de la volonté du monde politique de permettre ce travail.

Comme le rappelait Anne D’Alcantara : « la stabilité n’est pas le propre de l’adolescence, mais c’est aussi un moment propice pour penser un soin qui partirait du jeune et alors construire une dimension institutionnelle et administrative, le champs de l’adolescence est un bon champs pour oser » .

L’hyperspécialisation des structures.

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Il y a quelques années, il était demandé aux services de différents secteurs de développer des projets spécifiques à certains « publics cibles » et à certaines problématiques. De cette démarche, un autre écueil est apparu sur ce que certains considèrent comme une « hyperspécialisation » des projets et donc la difficulté pour des jeunes de se retrouver dans une « bonne case » pour être aidés. Il faut donc considérer la difficulté pour ces jeunes de correspondre à une « case projet » et plutôt essayer d’aller les chercher là où ils sont dans leurs parcours chaotique et douloureux.

De plus, ce public, plus encore que d’autres, demande qu’une relation de confiance puisse s’élaborer sur du long terme et le temps n’est pas toujours une denrée disponible pour tous les intervenants. C’est donc à partir des situations complexes de jeunes en grande difficulté et qui vont d’une institution à l’autre que des structures comme « L’Entre-Temps » se sont crées mais aussi que cette problématique est « remontée » jusqu’au politique et aux administrations. Même si ce public est minoritaire par rapport à la population concernée par les différents secteurs, il est aussi, pour les équipes, révélateur de constats. De la difficulté de travailler en réseau sans vouloir se « décharger » de situations explosives à l’importance de mettre en place des modalités administratives permettant une réelle prise en charge. .

Des initiatives existantes.

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A partir du groupe « un jardin pour tous » qui rassemble des acteurs de plusieurs secteurs, le protocole de collaboration entre l’AWIPH et la DGAJ de janvier 2011 est exemplatif de la possibilité de concrétiser des prises en charge pour des jeunes allant d’un secteur à l’autre sans qu’il y ait une possibilité de fil rouge et de suivi réellement utile pour ces adolescents. A l’heure actuelle, le secteur de la santé mentale, pourtant de plus en plus sollicité par l’Aide à la jeunesse et par le monde du handicap, n’est pas encore formellement présent dans ce type de convention. De plus, et au-delà des conventions, la réalité d’un travail transversal existe à travers différents projets comme par exemple la concertation jeunesse et santé mentale dans la région de Mons-Borinage, les commissions pédopsychiatriques organisées dans plusieurs plates-formes de santé mentale, des documents conjoints entre l’ONE et la DGAJ, des conventions avec des CPAS, le travail conjoint entre l’AAJ et l’enseignement pour les services d’accrochage scolaire et de nombreuses initiatives informelles de collaboration. .

Dépasser clivages et procédures.

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Il n’est pas seulement question de bonne volonté de la part des administrations mais bien de permettre de dépasser les clivages et les procédures. Comme pour les équipes, il reste encore des avancées pour que les intervenants aillent au-delà des concertations et des échanges de pratiques. Il est aussi important qu’il n’y ait pas de hiérarchisation entre les équipes et que le respect soit de mise quel que soit le secteur et le statut des différentes institutions. Une autre difficulté éventuelle quand on évoque ces situations de plus en plus complexes et l’importance d’un travail inter secteur est la question de l’évaluation des résultats. Même si on parle d’obligation de moyens et pas forcément de résultats, le caractère parfois idéologique de l’évaluation et une logique quantitative pourrait être paralysante pour certaines initiatives. « Le politique demande des chiffres dans des colonnes » rappelait un participant au congrès de l’Entretemps.

De plus, il y a des niveaux de pouvoirs différents, avec des financements différents, avec des travailleurs qui ont des statuts différents, et donc une obligation de réalisme et de créativité pour arriver à harmoniser ces différents systèmes pour permettre aussi aux jeunes concernés et aux intervenants de pouvoir progresser et de réellement agir vers cette transversalité et la rendre opérationnelle.

Il faudrait aussi multiplier les lieux et les cadres où des décisions concrètes peuvent se prendre et où les intervenants ne se sentiraient plus isolés et devant porter seuls des situations lourdes. Au niveau politique, un exemple est interpellant dans le cadre de la réforme actuelle des soins en santé mentale, au niveau fédéral, sept ministres sont compétents, et donc sept cabinets et sept administrations. .

Pour ne pas conclure

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Dépasser les obstacles et les clivages administratifs, susciter des volontés politiques, collaborer entre services sans hiérarchisation, aller au-delà de la concertation et mettre en place des lieux de décisions, mieux connaître les différentes initiatives sont ici des préalables essentiels.

On l’a vu, des actions concrètes existent mais devraient pouvoir se multiplier et se pérenniser car des très nombreuses situations dramatiques pour ces jeunes et leurs familles sont encore fréquentes dans les institutions et cela tous secteurs confondus.

Mais il est aussi essentiel de permettre à ces jeunes en errance et en échec de se construire à partir de leurs propres réseaux et de leurs propres ressources qui seraient prises en considération dans les secteurs concernés et en leur laissant du temps. Et de terminer avec un participant du congrès de« L’Entre-Temps » :« moins il y aura de cases pour ces jeunes, moins il y aura de jeunes incasables ».

Par Dominique Leborgne.