Accueil du site - Professionnels - Secteur AAJ - Accueillir un jeune travailleur en AMO

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Devant le succès planétaire rencontré sur ce site par mon précédent article « Le mandat en amo », le directeur du Service « Transit » persiste et me propose d’écrire quelques mots sur un sujet de mon choix qui puisse concerner le secteur. Tout en acceptant, je répète que je n’ai pas vocation à jouer les experts dans la mesure même où j’estime que l’expertise est d’abord l’affaire des travailleurs qui sont encore engagés professionnellement. Ne l’étant plus personnellement, il me reste peut-être la possibilité de dire encore quelque chose qui relève davantage de l’éthique, en espérant que le texte soit pris pour ce qu’il espère être, une invitation à la réflexion et non pas une synthèse qui demanderait un tout autre travail.

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Les membres de l’assemblée générale arrivent l’un après l’autre pour la réunion. On se salue. On fait la file devant le percolateur. Raoul, fringant septuagénaire, s’approche d’un petit groupe qui s’est formé autour de la nouvelle responsable d’un centre de jeunes agréé, fraîche émoulue de l’école sociale. Elle évoque avec un collègue ses premières difficultés à mettre sur pied des activités durables avec les jeunes qui fréquentent la permanence. Raoul a la réputation de connaître le secteur. Il y fait figure d’ancêtre. Il juge bon d’intervenir dans la discussion pour livrer son témoignage en haussant la voix pour le cas où d’autres personnes seraient intéressées. « Quand nous avons ouvert notre première maison, nous avions un baby-foot, des jeux de cartes et une collection de Tintin. Parmi les jeunes du quartier, il y avait beaucoup de délinquants qui étaient plus habitués à la rue et aux locaux de la police qu’à notre permanence. A l’époque, ce n’était pas les trente-huit heures, je vous prie de croire, etc, etc... » On peut trouver quelque mérite à la longévité des engagements dans l’associatif. Mais je pense que celle-ci peut parfois occulter la nature et l’importance de la responsabilité que portent les travailleurs plus âgés par rapport aux jeunes qui démarrent dans la vie professionnelle. Parce qu’on n’en parle pas beaucoup, je voudrais dire quelques mots de cette responsabilité-là à partir de mon expérience passée comme directeur d’ amo. Le sujet mériterait une étude complète et nuancée. J’évoque simplement ici certaines valeurs qui m’ont soutenu dans ma vie professionnelle et qui m’inspirent encore autrement. Mais d’abord, pour en finir avec Raoul, je voudrais dire un mot de mon sentiment personnel à l’égard du bon vieux temps et je n’attends pas qu’il soit partagé par tous. S’agissant en tous cas du milieu ouvert, je pense que nous, les anciens, avons connu des temps plus faciles que ceux que vivent aujourd’hui nos jeunes collègues. Dans les années 80, j’estime qu’on a un peu rapidement qualifié de « combats » une activité d’élaboration de projets qui a pu surfer sur une vague aussi porteuse qu’elle fut improbable en même temps que très située dans le temps. A cette époque bénie, il a été possible de concevoir et rédiger l’un ou l’autre projet cohérent et, l’ayant soumis à la lecture de l’Exécutif, de ne pas s’étonner de le voir assez rapidement admis en convention, première étape vers un futur agrément. Ce n’était pas seulement parce que nous étions des trentenaires intelligents et pugnaces. C’est entre autres aussi parce que deux « philosophies » apparemment contradictoires se croisaient en une forme d’accord objectif concernant la promotion du travail en milieu ouvert. Il y avait d’une part des responsables politiques déjà confrontés à la rudesse des impératifs budgétaires et notamment au coût de la prise en charge des mineurs en difficulté par les (quasi seules) institutions d’hébergement. Un « lit », disait-on, coûtait tellement plus cher qu’une « chaise ». Il y avait d’autre part des militants « système D » (D pour dé-judiciarisation, dé-s-institutionnalisation...) qui soutenaient un nouveau type de prise en charge à même de transformer le paysage du travail socio-éducatif. On peut toujours évoquer certaines difficultés des débuts, notamment la lente régularisation du subventionnement au prix du renforcement d’exigences parfois lourdes. Mais avec le recul, cela me paraît profondément secondaire par rapport à la chance que nous avons eue de pouvoir créer nos propres projets. La société s’est durcie avec la crise. Et les jeunes travailleurs qui, à l’aube d’une autonomie socio-économique retardée, font partie de la « génération 1000 euros » méritent mieux que la nostalgie des pensionnés du secteur.

Accueillir et accompagner un jeune travailleur qui débute ne relève pas du paternalisme. Il ne s’agit pas ici de considérer une nouvelle catégorie de défavorisés qu’il faudrait aider. L’accueil en question n’est pas une bonne oeuvre qu’il faudrait ajouter au travail socio-éducatif agréé. Il convient peut-être de commencer par accepter que l’arrivée d’un jeune travailleur met en question(s) le fonctionnement d’une équipe. Le nouvel arrivant n’a ni les rites ni les formules de la tribu et les questions qu’il amène avec lui interrogent finalement la routine du service. Ce que je nomme accueil et accompagnement, cela ne s’invente pas indépendamment des valeurs qui président à l’activité quotidienne du service. Ce n’est en soi ni plus ni moins exigeant d’entamer une coopération avec un nouveau venu que de la renouveler au jour le jour avec des collègues chevronnés. Si ce n’est que l’arrivée d’un jeune travailleur agit comme une sorte de révélateur de ce que travail veut dire dans ses dimensions institutionnelles, relationnelles, pédagogiques. Disons qu’une telle arrivée interroge de nouveau la capacité de créativité de l’équipe, et notamment, sa capacité à engendrer - et transmettre s’il existe - un esprit de créativité. Il s’agit donc d’une bénédiction qu’il vaut mieux ne pas galvauder sous peine d’entrer dans une spirale porteuse de repli sur soi et d’instabilité stérile. Il s’agit par conséquent, au jour le jour, d’organiser et de partager une activité d’équipe comme si demain il était question de devoir la transmettre à d’autres. Si la présente réflexion interpelle en premier lieu la personne préposée à la direction, elle concerne chaque membre de l’équipe à son niveau et a priori par ordre décroissant d’ancienneté. D’aucuns penseront que la perspective est inquiétante. Je dis qu’il vaut mieux une bonne inquiétude qu’une mauvaise angoisse. C’est en effet à chacun d’apporter sa contribution à l’organisation du service comme lieu de formation permanente. Travailler dans un service d’aide en milieu ouvert n’est pas le moyen le plus efficace pour parvenir à un enrichissement financier personnel. Par contre, on ne dira jamais assez combien nous avons bénéficié, dans le cadre même de nos agréments, d’une grande liberté d’action, si rare de nos jours dans le monde professionnel. C’est cette liberté-là qui engage à mes yeux la responsabilité spécifique que j’attribuais aux anciens au début de cette réflexion. Liberté, en vue de quoi ? Etant donné le point de vue que je développe ici, je mettrai l’accent sur la capacité proposée à chaque amo de se construire en équipe une culture spécifique de service, une personnalité, une cohérence. Et le fil conducteur de cette élaboration pourrait s’appeler... l’ouverture.

Essayons de concrétiser quelque peu cette perspective en gardant à l’esprit l’objectif de soutenir l’accueil du jeune collaborateur. Ne cherchant aucunement l’exhaustivité, je ne vais pas reprendre ici le détail des dispositions légales, décrétales, administratives soutenant le devoir de formation au sens large qui échoit à chaque service (séquences de formation initiale des nouveaux travailleurs du secteur ; nécessité de préciser une politique de formation dans le projet pédagogique...) Je voudrais simplement insister sur l’investissement régulier dans un travail d’équipe qui puisse garantir le sens de l’ouverture évoquée plus haut. En termes de contenu, on peut considérer divers aspects de ce travail de façon systémique. Au plan institutionnel, chaque membre est concerné par son implication dans un travail qui se trouve défini ou, à tout le moins, orienté par, notamment, l’arrêté d’agrément, le projet pédagogique, le diagnostic social. Il me semble important que le nouveau travailleur, d’entrée de jeu, soit mis en contact avec ces textes (qu’il y ait facilement accès, qu’il en prenne connaissance, qu’il soit invité à y faire référence quand il expose, pour le questionner, le travail qu’il découvre). Particulièrement, l’élaboration et les modifications du diagnostic social et du projet pédagogique dans son ensemble doivent rester l’affaire de tous les membres de l’équipe du service. Certaines formations externes peuvent évidemment contribuer à favoriser la maîtrise des textes de référence en question. Mais donner en sous-traitance à des « experts » le travail sur le projet pédagogique et le diagnostic social me paraît revenir à un abandon d’autonomie du service au profit d’une standardisation peut-être rassurante (au vu des exigences administratives) mais qui engage l’équipe dans une sous-estimation sérieuse de sa responsabilité intellectuelle. On me dira que ça représente beaucoup de travail. Je suis bien d’accord. Une culture d’ouverture passe également par une recherche permanente sur la place qu’occupe l’amo dans le concert de l’Aide à la jeunesse et sur les relations qu’elle entretient avec les institutions et services qui s’occupent des jeunes, notamment dans sa région. La question symptomatique de cette recherche est celle du « mandat ». (cf. mon précédent article sur ce site : Le mandat en amo.) Dans mes dernières années de direction, j’ai noté la fréquence de cette problématique dans la réflexion des jeunes stagiaires d’école sociale confrontés aux premières questions de terrain. J’ai été interpellé par la prudence parfois timorée dont certains faisaient preuve lorsqu’une question concernant le mandat dans une situation sociale était débattue en équipe. Même s’ils acceptaient la complexité de l’affaire, la référence à l’école primait : « Je n’oserais jamais dire ça au prof à l’examen... » Effectivement, il y a des questions qui ne se règlent pas en deux coups de cuillère à pot. Encore du travail ... Si j’ai qualifié de systémique le travail sur le concept d’ouverture, je tiens cependant à situer le coeur même de l’activité et de la réflexion de l’équipe au niveau de la relation d’aide aux clients, aux bénéficiaires, aux jeunes, aux familiers du jeune. Cette relation-là et la réflexion à son égard conditionne(nt) la créativité dont je parle et les effets de celle-ci sur la position institutionnelle et sociale du service. Dans la relation que les travailleurs de l’équipe entretiennent avec les bénéficiaires, je ne pense pas qu’il existe une seule formule qui se dégagerait de la bonne méthodologie, de la bonne éthique, celles qui président à l’élaboration de protocoles imparables qui vont enfin unifier l’action socio-éducative en Fédération Wallonie-Bruxelles, qui vont enfin délivrer le responsable de service de la question permanente : « Dans ce cas-là, qu’est-ce qu’on doit faire ? » Viser l’uniformité des pratiques, c’est risquer de ne plus être interpellé par l’exigence de cohérence qui ne se satisfait pas de mots-valises. La mise en question de notre relation d’aide dans ses pratiques et ses discours est la condition même du respect de la parole de ceux qui s’adressent à nous. Elle contribue, on peut l’espérer, à façonner une certaine capacité d’écoute et de compréhension des situations.

Repartir chaque jour de nouveau du partage critique de l’action éducative et, par là, contribuer à engendrer une culture d’équipe qui pourra s’exprimer de façon cohérente dans le tissu institutionnel et social, voilà en quoi consiste, à mes yeux, l’exigence d’accueil d’un nouveau travailleur. N’ayons pas peur d’investir du temps et de l’énergie dans ce travail de formation partagée. C’est aussi pour moi ce qui permet de travailler sur le long terme avec un intérêt soutenu. Dans ces conditions, l’accueil dont j’ai essayé de parler ici constitue un investissement important pour le quotidien à venir. Comment, pour terminer, ne pas citer Woody Allen : « J’ai décidé d’investir dans l’avenir car c’est là que je passerai mes derniers jours. » C’est tellement vrai.

Par Léon Maheu, ancien directeur de l’AMO Inter-Actions, décembre 2012.